profs

Je retrouve cet article écrit pour le n°1 du journal L’immondialisation de novembre 2004 et que j’avais totalement oublié. Il reprend des thèmes qui me sont chers avec en son pivot le directeur d’école (revenu dans l’actualité) et l’abandon du lien au territoire (le parachute). J’avais essayé d’inventer un autre type d’articles sur l’école… J-P Damaggio

 

Profs sans parachute

 Quoi ! Encore un énième article de lamentations sur des profs qui, à chaque rentré, oublient leurs deux mois de vacances ! Quand il s'agit de l'école, avant même le premier mot, la réflexion est piégée et pourtant en voici une.

 Les ministres passent et les enseignants restent, en conséquence toute étude de l'école nous paraît plus fructueuse par la base que par le sommet. D'où l'interrogation fondamentale du lien entre l'école et son milieu, interrogation beaucoup plus d'actualité qu'on ne le pense.

Pour qui n'en sait trop rien, rappelons que la Révolution française, pour faciliter l'intervention citoyenne indispensable à son succès, créa des structures claires : les communes, les cantons, les départements et, la nation. Sur cet édifice apparut l'école communale, les lycées étant plutôt départementaux. Par la suite, des tentatives voulurent coupler le canton et le collège. Ce découpage ayant volé en éclat, de par l'évolution de la société, nous assistons à la mise en place des Communautés de communes, des Pays et au renforcement des Régions. Dans ce découpage sans conception démocratique et donc aux mains de la technocratie, l'école ne peut plus s'y retrouver (pas plus que le citoyen). D'ailleurs, il est fait pour que personne ne s'y retrouve tout comme les découpages d'avant la Révolution. On a vu les brigades de gendarmerie (construites autour d'un canton) changer d'échelle, on a vu les perceptions changer de base, la poste s'évaporant, il restait à régler son compte à l'école. Dans le projet Voynet de création des périmètres des Pays une idée avait circulé : prendre le lycée comme base du périmètre. Tout comme la Communauté des communes aurait pu se centrer sur un collège. Ridicule bien sûr ! Si l'enfant doit être au centre de l'école, l'école n'est souvent placée qu'à la périphérie de la société. Les hommes politiques voudraient la mettre à la remorque de l'économie, des familles, des jeunes ou de la technologie. Sa fonction éducative deviendrait seulement une formation, et les connaissances de simples compétences. Voilà comment les profs se retrouvent sans parachute ! Les Pays furent conçus sur « les bassins d'emploi » alors qu'ils se découpent (sous le contrôle sourcilleux des préfets de Région) à la mesure des notabilités politiques soucieuses de se créer leur propre clientèle. Ne riez pas ! Parler sérieusement de l'école commencerait par une réinvention du «local» ce qui n'est pas du goût des adeptes du non-sens social

Soyons de nulle part pour aller vers le néant et avec ça, devenez formateurs d'enfants sans boussole. D'ailleurs, l'école, qui compte pour du beurre, devrait pourtant assurer tous les plats du menu. En plus de ses fonctions scolaires, elle devrait faire du social, du relationnel, du médical etc. Comme les paysans d'autrefois, qui étaient maçons, boulangers, sabotiers, apiculteurs, mécaniciens, bouchers et que sais je encore, les enseignants sont tenus à jouer les bricoleurs universels !

Dans le primaire, la rentrée devait voir la première mise en place de coordinateurs de réseaux scolaires, à savoir des « chefs » sous la coupe des élus et pouvant chapeauter plusieurs écoles. Mais les autorités hésitent pour régler le difficile problème des directeurs d'école. La nouvelle loi d'orientation (une première fuite médiatique la faite sortir des cartons pour un ballon d'essai) cherche à nouveau à changer les écoles en «établissements scolaires» avec des directeurs d'un nouveau genre. En 1986, Chirac premier ministre avait déjà tenté cet «ajustement» de l'école aux normes du néo-libéralisme car il croyait encore que l'école devait, la première, signaler les nouvelles hiérarchies administratives comme géographiques. Aujourd'hui, on nous répondra que les pesanteurs de l'Education nationale font que la mutation n'a pas eu lieu. Quel rapport entre les notions « d'établissement scolaire », de « directeur » et celle de la disparition du local par asphyxie de la démocratie ? Premier point : toute disparition des communes orchestrée par la rentabilité, doit s'associer à la fermeture d'écoles. Deuxième point : quand la démocratie meurt, l'usine à fabriquer des petits chefs s'active. Ne vous y trompez pas, la disparition des petites communes n'est rien d'autre que la promotion des plus riches (allez voir comment se distribuent les aides de l'Etat). Oui, il fallait changer le statut des communes, mais pas pour accroître les inégalités ! Créer des écoles primaires d'au minimum 12 classes (dans notre département il n'y en a que deux) c'est concevable dans un environnement urbain où il n'y a pas besoin de faire 10 kilomètres pour trouver son instit (pardon son prof d'école et le changement de terme n'est pas qu'un jeu). Ailleurs, c'est rendre l'enfant aveugle à son environnement.

Vivant dans un cadre familial étroit (nous sommes toujours surpris de découvrir que les enfants d'une même classe se connaissent peu entre eux), l'enfant perdra encore plus le lien entre sa vie scolaire et sa perception du réel. Or l'école prend sa source dans ce va et vient de la pensée entre la vie et son miroir (sinon elle va de la pensée à la pensée). Sans demander le retour au grand jour de tous les travaux de la société, comme du temps où l'artisan travaillait dans la rue (le paysan ne peut éviter de travailler en public sauf que les nitrates sont invisibles), qu'au moins on réfléchisse aux conséquences de ce monde du travail muré dans de multiples anonymats. Si les enfants d'enseignants réussissent mieux que les autres, nous prétendons que la connaissance qu'ils ont du travail de leurs parents y aide beaucoup. A l'heure de la décentralisation, nous vivons une désarticulation et une décongestion du pouvoir pour que tout puisse continuer de pire en pire Le discours des «Européens» disant que progresse la bonne idée de la subsidiarité, c'est-à-dire décider au plus près des citoyens, donc décider de l'école dans la commune ou du lycée dans la région, ce discours nous vend la proie pour l'ombre. Plus la construction européenne avance et plus la démocratie recule. Pourquoi ? Parce que la démocratie est une organisation où il ne s'agit pas de distribuer des compétences mais de spécifier des pouvoirs. Si le parachute des profs avait pu être le fameux parapluie, que l'on ouvre souvent dans l'administration, pour renvoyer à l'échelon du dessus la responsabilité que l'on refuse, celui-là aussi a disparu. Par perte du local et du national, l'école n'est plus un projet global de société. Elle peut alors devenir une adaptation quotidienne aux vents d'un marché que l'on traite comme une personne morale. Plus l'enseignant, en tant que citoyen et professionnel, est démuni de tout pouvoir, plus dures seront les rentrées. Son statut et son organisation doivent redevenir un débat public (plus que la sécurité) car son sort charpente toute société. Jean-Paul Damaggio