Le commentaire de Pierre m’incite à revenir sur ce sujet car il apporte un éclairage concret qui m’aide à préciser mon propos.

Face au désir de tout humain de faire, il y a deux attitudes :

1 ) orienter le faire vers la reproduction (nécessaire certes mais visant surtout à la reproduction du système).

2 ) orienter le faire vers la création (nécessaire certes mais qui n’est pas le tout de la révolution).

 Donc dans le cas de faire la cuisine évoqué par Pierre, il s’agit d’une double attitude : créer et obtenir une reconnaissance (la rencontre entre le créateur et le « récepteur » peut prendre plusieurs formes). L’art (et donc la gastronomie) se doit de bousculer le confort de l’habitude pour l’inconfort de la découverte voire de l’aventure. Mais nous savons, et bien des artistes savent, que dans notre système globalement en mutation, l’art peut également n’être que l’accompagnateur de l’ordre. Ingres est connu pour avoir su jouer en même temps sur les deux tableaux, afin de se gagner une notoriété : être le peintre de l’ordre et du désordre.

 Donc, dans l’acte généralisé du « faire la cuisine » nous trouvons à la fois les raisons de sa généralisation et les désirs de l’invention.

Henri Lefebvre en devenant le philosophe du quotidien, c’est-à-dire le philosophe qui a compris et permis que le quotidien devienne un concept, nous aide à bien saisir l’évolution de ce travail devant les fourneaux.

Il a toujours fallu manger, dormir… sauf que c’était dans des cadres étroits et bien définis. Tous ces cadres ont volé en éclat avec l’évolution sociale ouvrant un immense champ du possible aux conseils en tous genres. C’est la société des médias qui fait que le roi de la recette c’est… internet ! Sauf qu’il reste un canyon à franchir entre la recette et sa réalisation.

 Face aux flots de conseils, la répétition est cependant toujours là qui doit nous aider à garder la tête sur les épaules. Le quotidien devenant un concept, Lefebvre pointe deux axes : le linéaire qui l’emporte sur le cyclique. Face à des cycles normalisés, la mesure du temps l’emporte mais dans ce temps nouveau (celui de time is money) de nouveaux cycles s’instaurent, de nouveaux rythmes aussi.

 La révolte mondiale de 1968 prit, suivant les endroits, des formes diverses mais en son cœur on retrouve partout le désir de changer la vie donc de changer le quotidien sans plus attendre le grand soir. Il n’y a finalement aucun hasard si en 1969 Vazquez Montalban, se met à la cuisine pour de multiples raisons. A la même époque je mangeais dans la plus pure tradition familiale (pas de ma famille) un superbe vol-au-vent.

 Bref, Vazquez Montalban passe de la chanson française (Françoise Hardy) à la gastronomie française mais sans oublier jamais la Catalogne. Son livre clef : l’art de menjar a Catalunya, Crònica de la resistència dels senyals d’identitat gastronòmica catalana date de 1977.

Jean-Paul Damaggio