François Furet

Contrairement aux espoirs de J-M Auzias ce n’est pas avec le beau livre de Michel Vovelle, la mentalité révolutionnaire que Foucault entre en discussion, mais avec celui de François Furet, Penser la Révolution française. Et à lire Foucault, ce n’est pas une surprise.

Rappelons le contexte : en 1978 François Furet décide de publier une synthèse de ses travaux au sujet de la Révolution française, synthèse qui va faire un certain bruit car le livre est bref, tonique et apporte un éclairage philosophique rare sur une question, la Révolution française, étudiée toujours de « l’intérieur ». Furet veut unir Tocqueville et Augustin Cochin et le succès de son livre va permettre la réédition du travail de Cochin pour qui la Révolution fut l’œuvre des francs-maçons.

Je résume l’objectif de Furet avec cette citation : « Car la question est de comprendre comment la continuité apparemment imparable d’un phénomène se fait jour à travers la discontinuité apparemment radicale d’une Révolution. »

 Michel Foucault retient de François Furet, la distinction qui lui permet d’affronter une révolution atypique en Iran :

1) l’ensemble des processus de transformation économique et sociale ont commencé avant la révolution de 1789 et se poursuivront après ; la Révolution n’ayant finalement joué aucun rôle fondamental [la continuité évoquée ci-dessus si chère à Tocqueville].

2) la spécificité de l’événement révolutionnaire tient, à ce que les gens éprouvent au fond d’eux-mêmes, à ce qu’ils vivent, au théâtre révolutionnaire qu’ils fabriquent [le temps même de la Révolution à savoir un grand théâtre].

Tout le décalage est là : dans les faits, la Révolution accomplit une continuité ; dans les consciences elle «apparaît» comme une rupture.

Et Foucault qui prétend analyser le terrain sans apriori, appliquera au cas iranien… cette vision de la Révolution française !

En Iran, d’un côté, la continuité religieuse, et de l’autre un peuple qui se lève, audacieux, héroïque, merveilleux, "aux mains nues".

D’un côté, la religion de toujours qui abolit le politique, de l’autre le peuple qui vit une rupture avec le Shah, le Shah qui croyait que le politique pouvait abolir le religieux !

A interroger Foucault et la « révolution » iranienne la première question n’est pas de savoir s’il soutient ou s’il critique mais de savoir ce qu’il croit voir d’où la quête d’une réponse… chez François Furet.

 Pour sa synthèse entre Tocqueville et Corbin François Furet invente une Révolution et une historiographie à sa mesure !

Oui pour beaucoup d’historiens 1789 et 1917 s’emboîtent comme des poupées gigognes, les « dérives » de 1917 n’étant que la répétition de celles de 1789. Si en France on passe de Louis XIV à Napoléon, à Moscou on passe du Tsar à Staline.

Sauf que pour l’historiographie rien n’est simple.

Furet écrit : « En 1920, Mathiez justifiait la violence bolchévique par le précédent français, au nom de circonstances comparables. » Il oublie qu’en 1921 Mathiez et ses amis vont être exclus du PCF (la première charrette) car ils refusent qu’on applique en France les 21 conditions chères à l’URSS. Pour Mathiez la révolution russe est valable pour les Russes, mais pas pour les Français ! Et tout au long de son histoire, la direction du PCF constatera ses désaccords récurrents avec ses historiens !

Bref l’historiographie est simplifiée, et la Révolution avec d’où le peu d’intérêt aux études mêmes de la dite Révolution qui ne servent en fin de compte qu’à cautionner l’idée d’un moment fondateur, d’une année zéro de l’histoire.

Ceci étant Furet a raison de monter à l’assaut en 1977, contre une gauche qui globalement a soutenu l’URSS au nom de la Révolution française et qui s’interroge.

La Révolution russe est clairement mise en question y compris par le PCF dont quelques auteurs en vue publient un livre qui va secouer les communistes : L’URSS et nous. Alexandre Adler est un pilier de l’édifice. Conséquence : d’un côté la contre-attaque des amis de l’URSS va gagner et susciter un alignement de Paris sur Moscou dès 1979, et de l’autre les éléments critiques, comme Adler, vont vite quitter le navire.

Donc Furet sent bien le vent quand il écrit :

« ‘J’écris ces lignes à la fin du printemps 1977, dans une période où la critique du totalitarisme soviétique, et plus généralement de tout pouvoir se réclamant du marxisme, a cessé d’être le monopole ou le quasi-monopole de la pensée de droite, pour devenir le thème central d’une réflexion de gauche. »

Une réflexion dont la gauche ne s’est pas relevée d’autant qu’ensuite l’URSS s’est effondrée ! La droite n’ayant eu rien à changer à son discours a pu pavoiser.

 Pour le sujet qui nous occupe un autre élément évoqué par Furet va sans nul doute marquer Foucault et son regard sur le cas iranien : «Il viendra un jour où les croyances politiques qui alimentent depuis deux siècles les débats de nos sociétés apparaîtront aussi surprenantes aux hommes que l’est pour nous l’inépuisable vérité et l’inépuisable violence des conflits religieux de l’Europe, entre le XVe et le XVIIe siècle. Probablement est-ce le champ politique moderne lui-même, tel que l’a constitué la Révolution française, qui apparaîtra comme un système d’explication et comme un investissement psychologique d’un autre âge. »

Le terme de « croyances politiques » renvoient totalement le politique à la religion… or l’histoire de l’Iran est réduite par Foucault à celle de sa religion. L’événement révolutionnaire y est une expérience intérieure et communautaire, le rôle de l’islam étant d’être « le vocabulaire, le cérémonial, le drame temporel à l’intérieur duquel on pouvait loger le drame historique d’un peuple qui met son existence en balance avec celle de son souverain » explique Foucault.

Je sais très bien que les jeunes générations ne peuvent comme autour des années 1970 se passionner pour l’étude de la Révolution française, mais « la Révolution iranienne » de 1979 en remettant en débat la notion de « révolution » nous oblige à ce grand détour. En précisant en même temps qu’en 1977 dans les manifestations, face aux gauchistes qui répétaient : « une seule solution, la révolution », les communistes répliquaient : « une seule solution, le programme commun ». Et la France s’est retrouvée sans révolution et sans programme commun… J-P Damaggio