Dans ma série de quarante portraits d'enseignants parmi ceux que j'aurais aimé caser il y avait ce prof de math de l'Ecole Normale M. Boubila. Il est par contre présent dans le livre sur les péquins à l'EN en 68. Je l'avoue, pendant tout ma scolarité les prof de maths ont été une référence, dans leur diversité (je repense à M. Stassinet évoqué par un article sur son fils). En 1968 pour mon entrée à l'EN je découvre donc ce nouveau prof de maths qui remplaçait Mme Vanpenne, l'épouse du directeur, devenue malade. Par rapport à M. Lachaud que j'avais eu en classe de seconde au Lycée Ingres c'était la nuit et le jour et pourtant aussi attachant l'un que l'autre. J'ai pu comparer deux pédagogies puisque j'avais décidé de refaire ma classe de seconde, bien qu'au lycée on m'ait jugé bon pour la classe de première.

Lachaud c'était la vie à petite vitesse suivant le proverbe bien connu : qui va doucement, va loin.

Boubila c'était la grande vitesse à un moment où l'arrivée des maths modernes imposait l'usage du frein.

Mais pourquoi aussi attachant l'un que l'autre ? Car les deux avaient la passion de leur métier, la passion du bien public, la passion de l'esprit de recherche et de démocratie. Pour eux l'école n'était pas seulement un lieu d'apprentissage mais un lieu de vie.

La pluralité de ces deux expériences m'a marqué à jamais et j'ai été très ému quand M. Boubila est venu à ma présentation du livre sur l'école normale de Montauban en 1968.

Je sais très bien que les mauvais en maths ont énormément souffert ce qui n'était pas le cas avec M. Lachaud. Mais ce n'était pas l'effet d'une quelconque méchanceté mais tout au contraire d'un désir d'aider.

Nous savions qu'il venait de l'Ariège (là où est partie ma prof de français et d'espagnol vénérée en classe de quatrième) et ses cours du lundi matin étaient un témoignage exceptionnel de sa vie dans ce département. Comme nous étions les "petits" de l'école et que nous l'avions en première heure du lundi, il commençait par nous raconter son week-end puis subitement, se reprenant, il se lançait dans les écritures les plus folles, sur le tableau noir. Je ne sais trop si cette année-là, à la rentrée, les programmes avaient changé mais je me trouvais dans un univers inouï. De plus Boubila ne pouvait s'empêcher de témoigner de son activité parmi les enfants de l'Ecole annexe, et de son désir de casser les codes établis.

Avant lui à l'école primaire on ajoutait des pommes, des poires, et tout autre objet. Après lui on n'ajoutait que des nombres et pas toujours en base dix ! Avec mon ami André Caylus on a souvent parlé de lui et de sa pédagogie qui ne pouvait qu'heurter l'univers des instits. M. Sendral qui le remplaça plus tard à l'Ecole normale proposa un jour, excédé par les réflexions d'instits en formation professionnelle, de dessiner un triangle de 5 cm centimètre de côté avec pour les deux autres 3 et 2 cm et, presque tous, avec double décimètre à l'appui, ils ont dessiné l'impossible ! Le rapport entre la pratique et la théorie...

Dès la classe de CP les maths et non plus le calcul, devaient être ce qu'était cette science : un travail sur des abstractions et la première est celle du nombre à ne pas confondre avec le chiffre.

 Par la suite M. Boubila est devenu inspecteur départemental (IEN) sur le secteur de Caussade. Là aussi il va susciter des réactions contrastées entre ceux qui l'admiraient et ceux qui le repoussaient. Combien de fois chez des instits ou d'autres n'a-t-on pas eu l'occasion d'entendre avec fierté cette expression : "Moi j'ai été mauvais en maths". Pour Boubila on ne pouvait pas être mauvais en maths car les maths (ou la mathématique) c'était la vie même. Il avait beaucoup sympathisé avec ma belle-mère de l'époque, directrice de l'école de St Antonin, à un point tel qu'il prononça un discours totalement émouvant pour son décès.

En tant qu'IEN je n'ai eu l'occasion de le croiser qu'une fois. En 1986, il y a eu une vague de neige incroyable et avec un ami nous devions remplacer à l'Ecole de Lexos. J'étais à Montauban et lui à Caussade et on s'est donné rendez-vous à Montricoux pour faire tout de même le voyage. Nous sommes arrivés un peu en retard et deux heures après M. Boubila était là pour vérifier notre présence. Quelqu'un lui avait-il téléphoné pour dire notre retard ?

 Le voilà ensuite parti pour l'Afrique, pour Abidjan. Un colloque où il a participé rend compte de son point de vue. C'est un peu long mais ça vaut la peine de le lire :

"Jacques BOUBILA

Le collège, c'est là que tout se joue. Est-ce qu'on peut faire en Afrique un constat d'échec ? Je serais assez prudent. Je suis d'accord avec le collègue qui tout à l'heure soulignait l'intérêt qu'il y a à rechercher quelles sont aussi les réussites du collège actuel ; il y en a ! Je pense qu'on peut aussi dire qu'il y a échec en particulier dans deux domaines : le premier étant ce qu'on appelle pudiquement les déscolarisés et le second étant le domaine de l'orientation vers la filière scientifique. C'est par cette entrée et par les mathématiques que j'essayerais de faire quelques propositions. Cette année, j'ai eu la chance de procéder à l'évaluation de l'enseignement des mathématiques de quelques pays africains, j'ai interrogé un certain nombre d'acteurs dont un acteur essentiel : l'élève.

Que disent les élèves de collège ? Voici la liste linéaire et non hérarchisée :

- ils ont le sentiment d'être des inconnus,

- les programmes sont trop chargés et jamais terminés hormis dans des classes d'examen,

- la semaine scolaire est trop chargée,

- un certain nombre de matières secondaires pourraient, sans dommage, être supprimées,

- la somme de travail est importante et le temps manque pour faire un travail personnel par ailleurs reconnu comme absolument indispensable,

- pour les filles, le travail "domestique" qui est à faire quand elles rentrent à la maison les empêche d'étudier,

- selon les pays, les évaluations sont soit trop fréquentes, soit insuffisamment fréquentes, mais partout les sujets donnés sont inhabituels, longs et piégés. Leurs productions en contrôle sont jugées avec une grande sévérité par les enseignants,

- les professeurs prennent un plaisir pervers à "durcir" leur matière,

- les professeurs donnent la priorité à un cours qui est plus facile à faire qu'à des activités. Ils ne montrent pas l'utilité des mathématiques, ne rendent pas les mathématiques attrayantes,

- dans la série littéraire, l'enseignement qui est fait des mathématiques "est au-dessous de tout". Les élèves ont le sentiment que les professeurs qui viennent enseigner les mathématiques viennent passer une heure avec eux,

- tous les élèves, ceux du lycée particulièrement, ont le sentiment que c'est au niveau du collège que tout se joue et en particulier que les réussites se forgent.

 Les élèves s'interrogent aussi, sur le niveau pédagogique et le niveau scientifique de leurs enseignants. Ils considèrent que certaines matières sont des matières épouvantail (au premier rang les sciences physiques). Ils regrettent, tous, de ne pas disposer de livre. C'est ce qui revient en premier dans le propos des élèves. Ils regrettent, c'est variable selon les pays, de ne pas avoir de calculatrice et craignent, qu'en Afrique, on ne prenne du retard par rapport aux moyens modernes d'enseignement et de communication. Ils identifient les atouts du collège. Ils trouvent que leurs professeurs sont attentifs aux élèves. Lorsqu'ils ne savent pas, ils n'hésitent pas à aller vers leurs enseignants pour avoir des explications. Les professeurs, quant à eux, regrettent leurs conditions de travail très difficiles, et l'absence de manuels. Selon les pays, il y a des "sur" ou des "sous" services. Les programmes sont reconnus trop lourds, trop encyclopédiques, mais il y a aussi une crainte de voir pratiquer en Afrique un enseignement dévalué par rapport à un enseignement européen. C'est très fort chez nos amis africains. Ils regrettent de ne pas connaître les finalités exactes de l'enseignement, l'absence de cohérence entre primaire et secondaire, entre secondaire et supérieur, ils reconnaissent que leurs élèves sont écrasés par le nombre d'heures et les tâches qu'ils doivent effectuer, ils se considèrent très distants des autorités et des décideurs : ceux qui font les programmes, ceux qui décident des horaires (ils ne sont pas sûrs que ce soient les mêmes qui font les programmes et décident des horaires). Les enseignants regrettent que l'enseignement scientifique soit difficile d'accès tout en ayant le sentiment d'y participer par les exigences qu'ils posent dans leur enseignement. Tout le monde regrette que l'image des mathématiques partout soit dévalorisée. On se pare volontiers de la nullité en mathématiques. On regrette et on explique le manque d'attrait pour les sciences par le fait que, parmi les chefs, il y ait peu de scientifiques. Pour les propositions très concrètes pour le collège, je vous renvoie au document "Refondation de la filière scientifique"."

 Puis le voilà revenu en Tarn-et-Garonne comme IPR, ma compagne prof de maths ayant eu l'occasion, à son tour de le croiser. Autant dire qu'en Tarn-et-Garonne le nombre de personnes ayant eu à le plaisir ou le déplaisir de travailler avec lui est considérable. A l'heure du décès de ce grand humaniste je pense qu'on peut retenir son amour de la vie. JP Damaggio