Coup sur coup deux articles repris de la revue Esprit dont je dois préciser qu'elle n'a eu aucune influence (du moins directement) sur ma vie. Grâce à un don j'ai pu me plonger dernièrement dans des numéros anciens. Je retiens ce texte de Gérard Chalian qu'on découvre de temps en temps à l'émission 28 minutes car il a été autrefois le professeur de Marie-France. On comprend à la lire l'impérieux besoin qu'il a eu, à un moment, de raconter sa vie, comme le besoin qu'il a eu auparavant de la fuir. Le génocide arménien sous sa plume devient un fait charnel, concret, alors qu'on l'imagine si loin dans l'espace et le temps. JPD

 

Esprit Juin 1979

 

MAINTENANT QUE TOUT LE MONDE EST MORT... par Gérard Chaliand, A la mémoire d'osanna

" These fragments I have shored against my ruins " (T.S. Eliot)

 MAINTENANT que tout le monde est mort, il est temps de se souvenir. Je suis, bon gré mal gré, l'héritier d'un peuple massacré, d'un pays à peu près aboli sur les cartes. On ne choisit pas sa propre histoire, et j'ai longtemps détesté ces visages de vieilles en noir ressassant un passé de désastre.

Mes jeux de l'enfance, avec mon cousin, ont été des rêves de vengeance guerrière. Plus tard, j'ai refusé de prendre en charge l'irréparable. Adieu, j'allais recommencer une histoire neuve, sans les traces de la tribu, et le cercle des vieilles égrenant leurs caillots.

Ma saga commence avec le «vieux de la montagne», mon grand-père, mort à quelque chose comme quatre-vingt-dix ans. Chaque matin, il marchait une demi-douzaine de kilomètres; et jusqu'à la fin il avait gardé grande allure. Je me demande si on s'est jamais vraiment parlé. Sur la vie il ne se racontait pas d'histoire : l'argent, il en fallait, si tu voulais être pris au sérieux et ne pas subir. C'est à peu près tout ce qu'il m'aurait enseigné si j'avais eu oreille à l'écouter. C'est ta manière d'être, ton style sobre et digne que je garde en mémoire. Mais je n'ai jamais eu avec toi la relation extraordinaire que j'ai connue avec ma grand-mère pendant mon enfance.

Comment peut-on imaginer la vie de son grand-père? J'ai quelques faits, contés par ma mère, et des repères historiques.

Tu es né, grand-père, je ne sais en quelle année — d'ailleurs toi non plus — autour de 1875 à Marash, en Cilicie (cette province n'est plus sur les cartes). Ton père à toi possédait un atelier de machines à tisser et il paraît qu'il avait un café et qu'il y chantait parfois en jouant du saz et du kementcha.

En 1895, il y a eu les massacres d'Abdul Hamid. La maison de ton père était entourée de maisons turques; les Turcs sont venus et lui ont dit : renie la religion des « giaours » et on te laisse la vie. Ton père se trouvait sur sa terrasse : il a fait le signe de croix; on l'a frappé et il est tombé. Il s'est relevé, a refait le signe de croix. On l'a tué. Il laissait six enfants dont l'aîné était mon grand-père maternel. Toi, tu ne m'as jamais raconté cette histoire. En vérité, ton passé à toi, celui que tu évoquais parfois, était fait d'une fortune et d'une gloire : l'âge d'or de ta vie se situait entre 1900 et 1915. A quinze ans tu vas en ville, à Adana, tu achètes de l'huile que tu transportes en caravane jusqu'à Iskenderun. Tu mettais ton argent, des pièces de vingt livres-or et des thalers de Marie-Thérèse, dans ta large ceinture. Puis tu as ouvert un magasin qui a brûlé par la suite. Chaque semaine, ta caravane d'une cinquantaine de chevaux quittait Marash au lever du jour.

A vingt ans, après la mort de ton père, tu veux émigrer en Amérique. Avec un ami tu passes clandestinement à Chypre et là, dans une lokanta — une de ces auberges à punaises où l'on dort en chambrée de quatre et parfois de six comme j'en ai connu plus tard en Turquie — on vous vole tout votre argent. Le picaresque se passe toujours en pays pauvre. Tu retournes en Turquie et te remets au commerce, ta seule chance.

Associé à un riche négociant tu t'occupes de magasins d'alimentation quand arrive une épidémie de choléra. Tout le monde ferme boutique sauf toi et il paraît que, grimpé sur un arbre avec une corde et un panier, tu continues de vendre. C'est en menant tes caravanes dans la région que tu rencontres le frère de ma grand-mère, un chirurgien, et que bientôt tu épouses sa sœur.

Vers 1905, tu as le plus grand magasin de la ville; tu représentes la banque ottomane, la Standard Oil Company et deux sociétés d'assurances, l'une britannique et l'autre française. Il faut une journée au pas de ton cheval pour faire le tour de tes terres bordées de peupliers, avec tes plantations de tabac et tes orangeraies. C'est en Syrie, en 1969, que j'ai vu le paysage dont tu me parlais : les peupliers y sont petits et blancs; c'est sans feuilles aucune avec les cristaux du gel, l'hiver, qu'ils me touchent le plus : arbres nus dans la brume, souvenirs du jamais vu.

En 1907, il y a le choléra à Deurtyol et beaucoup de soldats turcs en meurent. Mahmud Nedim Pacha te demande de construire un hôpital pour l'armée turque. En échange, tu reçois le titre d' « effendi ». Te voilà notable et dignitaire. Là, on a ta photo, en grand uniforme noir, le fez rouge sur la tête, l'épée d'or ciselé au côté. Tu as le visage grave, barré d'une moustache drue, bien brossée et aujourd'hui sur cette photo de manuel d'histoire, tu me parais singulièrement jeune, toi « le vieux de la montagne ». Le bâtiment que tu as fait construire existe toujours : c'est une caserne aujourd'hui.

Les puissants du jour venaient dîner et dormir chez toi : Djemal Pacha, qui plus tard combattit à la tête de la quatrième armée turque en Syrie contre les troupes du général Allenby; von der Goltz, l'organisateur prussien de l'armée turque. C'était l'époque de la construction du Berlin-Bagdad Bahn. En ce temps-là, le chemin de fer modifiait les destins.

 En 1908, c'est la révolution Jeune Turque et on la célèbre à Deurtyol comme la fin du despotisme, la modernisation du vieil appareil, la pleine égalité promise aux différentes nationalités de l'empire. L'illusion dure peu; l'année suivante, il y a de nouveaux massacres en Cilicie. Mais à Deurtyol, les Arméniens résistent. C'est ma grand-mère qui m'a raconté tout cela autrefois. Il n'y avait aucun souvenir de défaite, dans ses récits de faits guerriers. Son frère aîné, le chirurgien, avait organisé la défense du bourg contre une bande d'irréguliers. L'hôpital construit par mon grand-père se trouvait hors des murs et le chirurgien l'avait défendu deux jours, avec quelques tireurs. A la fin, seul survivant, il tirait avec un fusil à chaque fenêtre pour faire croire qu'ils étaient toujours plusieurs. Légèrement blessé il s'est replié en emportant les fusils. Quelques jours plus tard, plusieurs milliers de Kurdes et de Tcherkesses arrivaient en renforts. C'est le chirurgien, le seul à posséder une paire de jumelles, qui les a d'abord aperçus, avec, en tête, l'étendard vert du prophète. Il y avait peut-être dans les 15 000 habitants à Deurtyol, dont 3 000 combattants. Le chirurgien dirigeait les opérations entouré d'une centaine de tireurs d'élite qui ne devaient tirer qu'après lui.

Les musulmans donnent l'assaut. A deux cents mètres les défenseurs tirent une salve. L'assaut continue. Seconde salve à une soixantaine de mètres : le porte-étendard est tué. Les assaillants refluent. Une sortie est faite pour récupérer les armes. Le siège dure et bientôt l'eau commence à manquer. Le onzième jour, deux navires britanniques sont aperçus et débarquent non loin. Les assiégés s'imaginent un moment que ce débarquement va les sauver. Ils apprendront plus tard que les marins, avant de remonter à bord, avaient disputé une partie de football. Le douzième jour arrive l'armée turque avec ses canons et près de 3 000 hommes. Des pourparlers s'engagent : les assiégés refusent d'ouvrir les portes de la ville tant que les Kurdes et les Tcherkesses ne se seront pas retirés, ils obtiennent satisfaction. Puis l'armée turque pénètre en ville et recherche les notables. On finit par en trouver un, qui sera pendu à Adana.

 En 1910, Djemal Pacha devient Vali d'Adana. Il te reste quatre ans avant qu'éclate la guerre, cinq ans avant le grand massacre des Arméniens, mais tu ne le sais pas. Pour toi ce sont les plus belles années de ta vie : l'argent, les honneurs, une certaine puissance, tout cela grâce à ton énergie, ton esprit d'entreprise et au fait que, comme tous ceux qui ont réussi quelque chose de difficile, tu y as consacré toutes tes capacités.

Encore quelques années et c'est pour toi l'exil. Tu as pu, étant dignitaire, conserver ta vie, celle des tiens et emporter de tes biens ce qui se pouvait emporter.

 Au cours de la Première Guerre mondiale où l'empire ottoman s'est rangé aux côtés des Puissances Centrales, la communauté arménienne, aux sentiments nationaux vivaces, apparaît à la direction Jeune Turque à la fois comme une menace potentielle et un obstacle au projet pan-touranien. La décision de liquider l'ensemble de la communauté est prise par le triumvirat dirigeant Talaat, Enver et Djamal, dans un climat alourdi par des revers sur le front du Caucase.

Le 24 avril 1915 le génocide des Arméniens commence.

Dans un premier temps, les Arméniens qui, de 18 à 55 ans, avaient été mobilisés, sont désarmés, regroupés en bataillons affectés à des travaux de construction et sont exterminés par petits groupes. Dans un second temps, l'intelligentsia et les notables sont arrêtés sous prétexte de recel d'armes, torturés et assassinés. Enfin, l'ordre de déportation est donné, transmis par affiches et crieurs publics. En ville, comme dans les villages, la population composée de femmes, d'enfants et de vieillards dispose d'un très bref délai pour emporter un minimum dans un transfert dont elle ignore ce qu'il lui réserve. Seule la population de Constantinople échappe à la déportation grâce à la présence des chancelleries occidentales. Quelques rares gouverneurs de province — et c'est à leur honneur — comme Djelal bey, Vali d'Alep, refusent d'exécuter les ordres de déportation et sont remplacés. Les convois de déportés traversent à pied les steppes d'Anatolie, les déserts d'Irak et de Syrie. Ils sont décimés par la soif, la faim, les gendarmes, les « tchétés » (anciens condamnés de droit commun) et par des tribus kurdes. Dix huit mois plus tard, les massacres ont atteint leur but : sur deux millions d'Arméniens vivant en Anatolie, environ un million deux cent mille ont été exterminés, soit les deux tiers de la communauté. Les vieilles en noir de mon enfance se souvenaient : ces morts sans sépulture étaient leurs morts à elles, pour toujours.

 Comme une traînée de terreur, j'entends les Mongols déferler. La plaine se couvre de chevaux avec leur charge de cruauté : celle des vainqueurs imposant leur loi non à des semblables mais à une race absolument étrangère. Bientôt, on pataugera dans les caillots. Gengis Khan a dit : La plus grande félicité de l'homme c'est de vaincre ses ennemis, de les pourchasser après les avoir dépossédés, de voir pleurer les visages qui leur étaient chers, d'enfourcher leurs chevaux, leurs filles et leurs femmes. » Au début, les Mongols ne savaient pas s'emparer des villes, ils manquaient de machines. Alors ils tuèrent le plus possible de paysans et entassèrent leurs corps, en plan incliné, jusqu'à pouvoir atteindre le sommet des remparts. Il y a eu, je m'en souviens, des sacs admirables — pas la vision des vaincus, non, la joie sauvage de la victoire lorsque tout est possible. Le luxe conquis des villes chinoises et persanes livrées au désarroi absolu. Bagdad avec les pyramides de têtes et les sacs remplis d'oreilles coupées, traînés par des chevaux pour terroriser les survivants — Rien de ce qui est inhumain ne nous est étranger.

 Du côté de mon père, presque tout le monde est mort : sur une famille de neuf personnes, il est resté deux survivants. Cela se passait à Hadjin, une bourgade à deux mille mètres d'altitude, sur le Taurus avec des hivers marqués, des étés secs. Comme dans le Sassoun, autre région montagneuse, on a de mémoire d'homme toujours possédé des armes. L'épopée arménienne, David de Sassoun, est une histoire de bergers et de résistance victorieuse. « Dès sa tendre enfance sa force était si grande qu'au lieu de l'emmailloter dans les langes, on dut l'enlacer d'une chaîne de charrue. Lorsqu'il vint au monde, sa main droite était fermée et il la serrait si fort que personne ne pouvait l'ouvrir, personne hormis son propre père; il avait dans la main un petit caillot de sang rouge ». Tu me l'as raconté, mon père, quand j'étais petit. A la fin, David à la tête de la cavalerie lourde arménienne (c'était un corps célèbre en ce temps-là) défait les troupes du Melik d'Égypte, et les exhorte à ne plus revenir dans le Sassoun.

 Tant que le nationalisme n'a pas fait son apparition, la vie du peuple arménien durant quatre siècles comme minorité religieuse dominée a certainement été acceptable au sein d'un empire ottoman qui eut sa grandeur et sa tolérance. C'était un peuple de paysans montagnards et de bergers, accrochés aux nids d'aigles du Caucase et du Taurus, d'artisans et de commerçants dans les bourgs d'Anatolie orientale, de marchands caravaniers parcourant le monde de l'époque, des routes de la soie chinoise et de celle des épices indiennes jusqu'aux grands marchés d'Occident. C'est avec la naissance du nationalisme moderne que le joug est fortement ressenti. A Constantinople, la bourgeoisie arménienne de compradores et de banquiers, comme les possédants grecs ou juifs, est riche mais politiquement impotente. La crise de l'Empire, surclassé par l'Europe industrielle, va durcir l'attitude de la Sublime Porte à l'égard des mouvements nationaux qui bientôt, dans les Balkans, arrachent l'indépendance.

 Rien ne laissait cependant prévoir en ce début de Première Guerre mondiale une liquidation concertée de l'ensemble de la communauté arménienne. Crime désigné depuis l'extermination des Juifs et des Tziganes du nom de génocide.

 Troupeau sans force ni protection de femmes, d'enfants et de vieillards, milliers et milliers de femmes que l'on peut choisir; jeunes filles à peine pubères, matrones encore belles: sexes féminins toujours interdits. Violer enfin les femelles de l'autre communauté qu'on ne touche ni n'épouse jamais. Arracher, séparer dans les cris, débonder les frustrations immémoriales jusqu'à trancher les gorges, couper les seins, empaler au couteau. Sujets soumis, devenir souverains d'un massacre.

Longs convois claudiquant vers le Sud, désert où ne vit que le vent; monceaux de cadavres jalonnant les chemins et la nuit, l'odeur de la gangrène court parmi des centaines de milliers de gisants. Caravanes de déments où les mères tuent leurs propres enfants. Yeux crevés, lèvres découpées au rasoir, femmes enceintes éventrées pour rire. On a ferré des vieillards comme des ânes et ils se traînent à quatre pattes avant de recevoir un sabre dans l'anus. D'autres, la langue tranchée, écument, bouche ouverte, une atroce douleur muette. Les nains et les idiots de village accourent pour la curée. On dépèce par lamelles, on enterre vif jusqu'à la tête et on fait galoper les chevaux par des allées de crânes où s'écrasent les sabots.

Accourez, mes lions, gendarmes, paysans, volontaires, tous les carnages sont permis. Convois sans retour, sans autre destination que de se dissoudre comme le sang dans le sable.

 Les vieilles en noir de mon enfance se souvenaient : ces morts sans sépulture étaient leurs morts à elles pour toujours.

 Après l'effondrement de l'Empire Ottoman, les chancelleries se partagent la Turquie : la France se réserve la Cilicie, s'appuyant sur ce qui y reste d'Arméniens. A l'Est, non loin de la frontière soviétique les Dashnaks (socialistes) ont créé un État arménien, et, à leur tour ils n'ont pas lésiné sur la revanche : des dizaines de villages turcs ont été entièrement décimés. Entre-temps, Mustapha Kemal, défendant le droit des Turcs d'avoir un avenir, commence la guerre d'indépendance. Il parvient à battre les Grecs à l'Ouest et les Arméniens à l'Est qui sont pris en tenaille entre les Turcs, la Russie bolchevique et les Azerbeidjanais. On s'étripe dans la région avec une âpreté nourrie de rancunes séculaires, d'antagonismes religieux et nationaux, sous-tendus par la cruauté particulière des sociétés pauvres où la vie humaine a peu de prix. 

Le frère aîné de mon père, avocat, était « kaïmakam » (sous-préfet) de Hadjin. Le corps expéditionnaire français qui devait combattre se replie devant l'avance des troupes de Mustapha Kemal et laisse la garnison arménienne réduite à ses propres forces. Mon oncle y est mort, les armes à la main. Lorsqu'il n'y a pas d'autre choix, mieux vaut mourir ainsi. La tribu a été broyée par des événements qui la dépassaient.

 Mon père a plus tard reçu une lettre du général Brémond, commandant les troupes françaises, où il est écrit que celles-ci ont dû se retirer compte tenu de la nature alpestre du pays, que l'avocat, mon oncle, est mort en assurant la défense de Hadjin et qu'il confie à la France le frère du héros. Trop facile pour moi de dire merci mon Général. Après tout il faisait son métier.

 Ces récits de guerre me sont familiers avec les hauts faits et les coups de mains des « fidaï » comme on les appelait en Anatolie : Andranik, Kevork Tchaouch, nationalistes et combattants irréguliers, frères plus modernes des Haïdoucs et des Klephtes. J'ai, dans la mémoire de l'enfance, des images de francs-tireurs, portant la tcherkeska noire, une cartouchière à la ceinture et deux autres, en diagonale sur la poitrine, un long fusil, deux revolvers, un poignard caucasien droit, et des bottes de cuir, souples comme des gants.

C'est là, peut-être, la racine de mon goût pour la guérilla, cette petite guerre de harcèlement, sans intendance, faite de surprise, de mobilité et d'endurance physique. La guerre aussi me passionne à cause de l'intelligence stratégique et de la nécessité d'actions tactiques choisies d'instinct.

De l'enfance de mon père, je ne sais à peu près rien. Des images de torrent où l'on se baigne, de maquis où l'on court, de mûriers chargés de mûres — comme nous en avons cueilli, plus tard, ensemble —, d'une grande familiarité avec les bêtes — il aimait beaucoup les chevreaux qu'on appelle « oulig » en arménien —, et d'un attachement au bourg de Hadjin. Une fois, je faisais du stop en Cappadoce et j'ai rencontré un Tcherkesse de Hadjin et je lui ai demandé si c'était beau. C'était un jeune paysan et il m'a répondu que c'était très beau chez lui, qu'il aimait beaucoup.

Tu es devenu orphelin vers quinze ans : ton père, ta mère et cinq de tes frères et sœurs ont été massacrés. Toi, tu as gagné Constantinople à pied; tu y as été recueilli et tu as pu terminer tes études de botanique et de pharmacie. En 1958 j'ai vu la pharmacie où tu avais travaillé à Tatavla, faubourg d'Istamboul, jusqu'en 1922, date à laquelle tu as quitté la Turquie pour toujours. Tu ne m'as jamais parlé de rien d'amer ; le sang de ton passé, je ne l'ai pas connu. Tu as toujours été pour moi un père merveilleux. Pour te ramener au jour, je ferai tous les voyages. Une fois, je me souviens, je t'avais parlé d'un peuple qui se déplaçait avec les cendres de ses ancêtres et tu m'avais dit que tu trouvais ça bien. Tu sais, j'ai les cendres de nos souvenirs à tous deux, en moi et tu ne disparaîtras tout à fait qu'avec ma mort.

Hériter d'un génocide pour passé immédiat, de surcroît non reconnu par l'État turc ni connu du monde, comme d'une bizarrerie atroce, reste en travers de la gorge. Je me suis pris vers seize ans à détester la martyrologie, ce masochisme porté, chez les vaincus, jusqu'à la manie J'ai tourné alors cette page pour un quart de siècle en rompant tout lien avec mes origines, pour tenter de vivre les aventures humaines.

 Au moment où je prends la mesure du temps que j'ai traversé et que tout le monde est mort, il est temps de se souvenir de cette histoire et de rendre aux ancêtres ce qui leur est dû.

 Aujourd'hui je salue votre désir de durer et de rester vous-mêmes, que je respecte sans le partager. Mon chemin a été autre. J'ai lutté avec des peuples des trois conti-nents, j'ai partagé leurs existences. Peut-être les ai-je mieux compris grâce à vous? Je vous ai mieux compris grâce à eux et vous revenez maintenant prendre en moi votre place, en paix, à l'orée des souvenirs. Et vos traces sont dans mes pas.

Gérard Chaliand 1978

 



[1] Ce texte est le chapitre introductif d'un livre à caractère autobiographique en cours d'écriture.