L’ami Jacques Desmarais m’envoie cette réaction d’un philosophe proche de Québec Solidaire publiée sur son compte facebook. J-P Damaggio

 Jonathan Durand Folco

Impressions en vrac sur une situation politique inédite

Tentative d'analyser à chaud les résultats des élections hier soir: surcharge informationnelle. Tout d'abord, il y a la victoire insoupçonnée de Québec solidaire, qui a réalisé une percée historique et indéniable, en passant de 7,6% et 3 députés à 16,1% et 10 députés. Après des années de mépris et d'accusations de former un parti marginal, montréalocentré et déconnecté, les solidaires deviennent la 3e force politique au Québec, en dépassant même le PQ qui n'a récolté que 9 sièges. Tandis que les solidaires ont conquis Sherbrooke, Québec et Rouyn-Noranda, les péquistes se réveillent aujourd'hui avec une gueule de bois. Hier soir, j'étais à la fois électrisé par la tournure invraisemblable des événements, et sincèrement attristé par la sérieuse débarque du PQ. D'un côté, je me réjouissais que Lisée prenne une méchante débarque, mais en même temps je me sentais réellement affecté par cet écroulement inattendu de ce qui fut autrefois un grand parti. Une page de l'histoire vient de tourner, car le peuple québécois vient d'appuyer à fond sur la pédale du “dégagisme”, pour le meilleur et pour le pire. La victoire écrasante de la CAQ change définitivement la “game politique” au Québec, qui fut dominée par deux partis depuis un demi siècle. Sur ce plan, je suis particulièrement fier de mon peuple qui vient d'envoyer un beau doigt d'honneur à l'arrogance libérale. Je crois qu'il faut se féliciter collectivement de cette belle claque qui renvoie le PLQ faire ses devoirs.

 Cela dit, le peuple se retrouvera avec une nouvelle gang de néo-libéraux, qui seront probablement plus ou moins compétents. Nul ne sait encore ce que le gouvernement caquiste nous réserve, en termes d'austérité, de fermeture des frontières ou autres politiques improvisées. Peut-être que ce sera "moins pire qu'on le pense", et peut-être ce sera un vrai cauchemar. Dans cette éventualité, il ne faudra pas attendre la venue du Messie, mais nous soulever et organiser la résistance. Je prédis une nouvelle période chaude au Québec, riche en mobilisations et rebondissements de toutes sortes. Plusieurs m'accusent souvent d'un optimisme débridé, mais le vent tourne et c'est à nous de prendre la balle au bond. L'optimisme n'est pas une simple option ou une sensibilité idiosyncratique, mais un impératif catégorique: c'est le sens de la responsabilité historique, du devoir de répondre intelligemment aux exigences du présent, du passé et de l'avenir. Allier pessimisme de l'intelligence et optimisme de la volonté, à l'instar de Gramsci et bien d'autres, telle est ma devise.

 Concernant la fameuse question du “maintenant, que faut-il faire?”, la grande majorité des souverainistes et une bonne partie de la population se demandent: comment réaliser la convergence? Alors qu'il s'agissait en 2017 d'une simple entente électorale avec un PQ en position dominante, c'est maintenant QS qui va ramasser son ancien adversaire à la petite cuillère. Lisée a démissionné, et avec Jean-Martin Aussant hors du décor (c'est ce qu'on appelle se trouver du mauvais côté de l'histoire), probablement que Véronique Hivon essayera de réparer les pots cassés et plaider pour une grande alliance. S'il est encore trop tôt pour spéculer sur les détails du dossier, il est certain que le PQ ne pourra plus flirter avec la Charte des valeurs, le discours anti-islam et la ligne anti-solidaire s'il veut espérer survivre la prochaine fois; il sera obligé de négocier sous les termes d'un projet de pays ouvert, égalitaire, ancré dans une réelle perspective d'émancipation collective. Ainsi, la ligne solidaire aura gagné, et le nationalisme conservateur à la Bock-Côté sera maintenant marginalisé au sein du PQ, ou sinon récupéré par la CAQ. Personnellement, cette seule pensée me réchauffe le cœur : bon débarras.

 Enfin, il est certain que QS accélérera sa métamorphose avec cette nouvelle ère politique qui s’ouvre maintenant sous nos yeux. Bien que plusieurs ami.e.s et camarades travaillent ardemment au sein du parti, que ce soit comme bénévoles, attachés politiques, élus du “politburo” ou employés de la permanence, l'ensemble des "leaders" du parti (il y a en plus qu'un, je vous l'assure) ont maintenant une responsabilité historique : ne pas se déconnecter de la base, des membres solidaires, de la rue, des mouvements sociaux, des classes populaires et des “gens ordinaires”. La pression du parlementarisme se fera encore plus sentir, et ce sera l'occasion de tripler les ressources du parti sur le plan financier, humain et organisationnel. La machine de guerre est bien huilée, de sorte que la marche vers 2022 devra répondre simultanément à deux impératifs sous tension : former un gouvernement solidaire tout en restant ancré dans les principes du parti, en alliant efficacité politique et démocratie radicale. Sans doute, la professionnalisation du parti va continuer en s'accélérant, avec ses avantages et ses inconvénients, ce qui nécessitera de créer des contre-pouvoirs à l'interne et à l'externe. Et surtout à l’externe, dans les milieux de travail, les quartiers, les villes et les milieux associatifs.

Par ailleurs, il y aura une autre exigence contradictoire, celle de rassembler plus large, de mieux ancrer le programme du parti dans la réalité québécoise et le “sens commun”, tout en ne perdant pas l’exigence de transformation radicale de cette société. Allier émancipation et préservation, ancrage dans la conscience historique et volonté de dépassement, cela ne sera pas facile à penser, et encore moins à faire. Finalement, il y a aura une nouvelle alliance à tisser entre les nouvelles générations et les anciennes, qui, par crainte de disparaître, pourraient être tentées par l’ultime chance de voir une promesse passée se réaliser. C’est pourquoi je terminerais cette méditation avec la 2e thèse sur le concept d’histoire de Walter Benjamin, monument de la pensée politique et philosophique.

 “L’un des traits les plus remarquables de la nature humaine est, à côté de tant d’égoïsme individuel, l’absence générale d’envie que chaque présent porte à son avenir.”  Cette réflexion de Lotze conduit à penser que notre image du bonheur est tout entière colorée par le temps dans lequel il nous a été imparti de vivre. Il ne peut y avoir de bonheur susceptible d’éveiller notre envie que dans l’atmosphère que nous avons pu parler [...]. Autrement dit, l’image du bonheur est inséparable de celle de la rédemption. Il en va de même de l’image du  passé, dont s’occupe l’histoire. Le passé est marqué d’un indice secret, qui le renvoie à la rédemption. Ne sentons-nous pas nous-mêmes un faible souffle de l’air dans lequel vivaient les hommes d’hier ? Les  voix auxquelles nous prêtons l’oreille n’apportent-elles pas un écho de voix désormais éteintes ? [...] S’il en est ainsi, alors il existe un rendez-vous tacite entre les générations passées et la nôtre. Nous avons été attendus sur la terre. À nous, comme à chaque génération  précédente, fut accordée une faible force messianique sur laquelle le passé fait valoir une prétention. Cette prétention, il est juste de ne point la repousser. L’historien matérialiste en a conscience.”