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«MARIUS ET JEANNETTE», DE GUÉDIGUIAN :

TOUS LES RÊVES DU MONDE

par Jean-Claude Izzo

L'Humanité, Jeudi, 20 Novembre, 1997

TOUTES les histoires du monde peuvent se raconter n'importe où. Robert Guédiguian aime à le dire. Et ses histoires, il nous les raconte à Marseille. Enfin, plus exactement à l'Estaque, à l'extrême bout du port de commerce. Un des quartiers de Marseille. Celui où Guédiguian a grandi, à la croisée des exils, dans les années d'après-guerre. Un quartier où il s'est bagarré, bourré la gueule avec ses copains, où il a aimé, souffert, rigolé, pleuré et rêvé. Rêvé surtout. D'un monde meilleur dans le plus beau décor du monde.

Moi, je suis né à Marseille aussi. Comme lui. Mais d'un autre exil. D'un autre quartier. Et dans ce même après-guerre où, nous l'avons su en grandissant, il avait été mis un terme à la barbarie nazie par l'expérimentation atomique sur les populations civiles de Hiroshima et de Nagasaki. Comme lui, j'ai rêvé aussi. D'un monde meilleur sous la plus belle lumière du monde. C'est pour cela, d'abord, et comme par amitié, que j'aime les films de Robert Guédiguian. Sans exception. Du «Dernier Eté» à son «Marius et Jeannette». Son histoire est la mienne. Ses histoires sont les miennes.

Ces histoires, la sienne, la mienne, se passent ici, à Marseille. Parce que, donc. Mais elles auraient pu tout aussi bien se dérouler à Naples ou au Caire, à Buenos Aires, à Québec, à New York. Ou même à Saïgon. Qu'importe. Guédiguian n'est pas Pagnol. Dans «Marius et Jeannette», il y a Marius, mais pas d'Escartefigue ni de Monsieur Brun, et encore moins de César. Dans «Marius et Jeannette», il n'y a pas de Fanny, mais il y a Jeannette et ce n'est pas le genre de femme à aller se jeter dans les bras du premier fortuné Panisse venu pour élever ses deux enfants.

Ici, on est chez les pauvres, chez les éclopés de la vie, de l'amour, du bonheur. Au fond d'une cour perdue, d'une rue perdue, d'une ville qui ne se sait pas encore perdue. C'est ici à Marseille comme ailleurs. C'est ici et maintenant, surtout. Partout. Partout où l'on considère le travail ouvrier comme de la merde, où l'ouvrier même est assimilé à de la merde. Partout où quatre remparts et un donjon dans lequel des papes se sont gobergés, ont bamboulé, copulé, peuvent être inscrits au patrimoine mondial de l'humanité, mais où l'on rase les usines qui ont vu mourir des hommes pour enrichir le capital de l'humanité.

Guédiguian exagère, bien sûr. C'est sa qualité de Marseillais. L'exagération permet de dire vite, haut et fort, des choses si évidentes qu'on en oublie qu'elles sont essentielles. Par exemple, que voter Le Pen, ne serait-ce qu'une fois, est une fois de trop. Que les grandes religions monothéistes ont une origine commune. Que sais-je encore? Que quand on est pauvre, être contraint de vivre les uns sur les autres, ça crée forcément plus de soucis, de problèmes, de tensions... Et du bonheur, quelquefois.

Alors, je dirais, «Marius et Jeannette», c'est voilà ce qui arrive quand une histoire d'amour ne se passe pas chez les riches. Une histoire d'amour sans Sissi ni l'archiduc. Sans blonde secrétaire éplorée et sans chef d'entreprise au grand cœur généreux. Ici l'on aime. Et l'amour est un point de vue sur la vie, et non un point de vue sur le cul.

Marius est gardien d'une cimenterie en démolition. Jeannette vient de se faire licencier de son boulot de caissière. Début du film. La réalité s'arrête là. Ce qui suit n'appartient pas au quotidien, mais à l'imaginaire. Un conte, donc. Comme Guédiguian sait, aime si bien les raconter (vous rappelez-vous «L'argent fait le bonheur»?) Mais ce n'est pas un conte à faire larmoyer Margot dans son HLM. On n'est pas dans «Gala» ni dans «Jours de France». Quand vient la dernière image, que l'on quitte son siège, que l'on se retrouve dans la rue, on sait que durant ces quatre-vingt-dix minutes de cinéma, la réalité a continué son travail de sape: une caissière vient de se faire licencier, un Marius, faute de mieux, va se faire embaucher comme vigile.

Alors, on allume une clope, on repense à Marius et à Jeannette, et à Dédé, Justin, Caroline, Monique, à Magali et à Malek aussi. Parce qu'on en a encore les larmes aux yeux d'avoir ri, d'avoir pleuré. D'avoir ri et pleuré en même temps. L'envie nous prend de respirer un grand coup, de prélasser nos yeux dans un beau ciel bleu. De retrouver vite fait sa femme, ou sa copine, sa chérie, de retrouver les vieux copains, les vrais amis. De se retrouver, tous, pour se taper l'aïoli, avec de grands verres de rosé, de chanter «l'Internationale» à tue-tête dans le mistral, et de se demander: «C'est quand qu'on y va au paradis, merde!»

Le rêve, tenace, de Guédiguian nous a pris à la gorge. Non, la vie, ce n'est pas comme dans «Marius et Jeannette». Mais pourquoi bordel? On s'énerve, forcément. C'est pourtant simple, non? Quoi? Le bonheur. L'amour, l'amitié. Le respect, de soi, des autres. La tolérance. La dignité. Le refus d'être pris pour un con, d'être considéré comme de la merde. Simple aussi l'exploitation des pauvres par les riches. La démagogie des discours libéraux, racistes, fascistes. Et les pensées uniques qui conduisent aux camps, nazis ou staliniens, ou aux camps d'aujourd'hui, plus perfides, ces camps de la misère, où le RMI enclôt ceux que la société a broyé et qu'elle n'ose plus regarder dans les yeux. Oh! T'exagères, Robert!

Non, Guédiguian, là, il n'exagère pas du tout. Il nous pousse sur ces crêtes où, somme toute, tout reste toujours possible. Et surtout le plus simple. Sa caméra, à l'instar de ce que souhaitait Roberto Rosselini, filme à hauteur d'homme. On se regarde dans les yeux, chez Guédiguian. Sa caméra a du coeur avant tout. Elle charrie toutes les émotions, toutes les colères, tous les sentiments. Et elle nous offre - c'est ça le plaisir des contes - d'autres yeux pour mieux voir le quotidien au plus près, pour mieux entendre, enfin, les palpitations du monde.

De Marseille, on l'aura compris, il n'en est pas question. De l'Estaque non plus. Il y a seulement la mer, parce que c'est une permanence, une référence de coeur, d'exilé oserais-je dire. Il y aussi le ciel, souvent gris, sale presque, parce qu'il pèse chaque jour sur nos épaules. Et quelques plans du port, parce que dans tous les ports, il y a une cour où vit une Jeannette. Et aussi quelques images d'une usine qu'on détruit, parce que les usines on en détruit partout aujourd'hui.

«Marseille ne m'inspire pas, a dit un jour Guédiguian, elle me fonde. Comme tous les Marseillais, mes origines sont mêlées. Mais comme tous les Marseillais, mes origines me préoccupent peu. Lorsqu'on me demande qui je suis, je réponds: «Je suis un fils d'ouvrier, né à l'Estaque, dans les quartiers nord de Marseille.» Voilà mon identité, ma culture et ma morale. Et ma langue.»

«Marius et Jeannette» découle de cette profession de foi. Comme un pied de nez au cynisme qui sert aujourd'hui de monnaie d'échange. Comme une proposition à perpétuer nos vieux rêves du meilleur des mondes. Une exagération mélodramatique, burlesque. Ce film, «Marius et Jeannette», on peut en abuser sans modération. Il n'y a aucun danger, ni aucune indécence à être trop humain par les temps qui courent.

Juste dire un dernier mot encore: merci à Ariane Ascaride, à Gérard Meylan, à Jean-Pierre Darroussin, à Frédérique Bonnal, à Jacques Boudet, à Pierre Banderet, vieux routiers des films de Robert Guédiguian, et à Pascale Roberts, Lætitia Pesenti et Miloud Nacer, qui ont intégré «la tribu» pour être aussi justement, aussi humainement, ce qu'ils ne sont pas, des éclopés de la vie.

(1) Jean-Claude Izzo est auteur des «Marins perdus» (Flammarion), «Chourmo» et «Total Kheops» (Gallimard Série noire).