Je n’avais pas eu le temps de lire cet article de La Dépêche du 24 novembre et que pourtant je l’avais à la maison ! Je lis très peu les livres sur l’actualité mais j’avais admiré celui sur «La France périphérique» et je m’étonnais que  Christophe Guilluy soit absent des plateaux télés pour discuter d’un événement au cœur de ses recherches. Je m’en étonne encore plus car s’il a répondu aux questions d’Eric Berger j’imagine qu’il aurait accepté d’être à C dans l’air (mais peut-être ai-je raté des plateaux télé).

Je m’en étonne sans m’en étonner puisque par exemple Guilluy, qui n’a pas de doctorat et se tient à l’écart du monde universitaire, refuse de débattre avec Libération, un journal qui veut le faire passer pour un homme d’extrême-droite. En 2012 Sarkozy s’est appuyé sur ses thèses comme des amis de Pinochet se sont appuyés sur les thèses de… Gramsci ! Laissons nos adversaires à leurs contresens quand ils extraient une phrase de son contexte, pour lui faire dire le contraire de ce qu’elle avance.

Il se trouve qu’il vient de publier, juste avant le mouvement, No Society, où il élargit à l’Occident les réflexions auparavant centrées sur la France qui expliquent que les classes moyennes ont disparu, créant des sociétés de plus en plus polarisées. D’un côté, Guilluy distingue des dominants vainqueurs de la mondialisation, volontairement retranchés à l’abri des grandes métropoles. De l’autre, l’ancienne classe moyenne, appauvrie, se trouve selon lui reléguée dans les espaces ruraux et périurbains, ce que Guilluy englobe sous le terme «France périphérique» quand il ne s’intéresse qu’à l’Hexagone.

Par son travail : «Guilluy contribue, avec d’autres, à alimenter des visions anxiogènes de la France». Avec d’autres c’est-à-dire avec le FN. Jacques Lévy qui insiste sur ce côte FN indique : «On ne peut être progressiste si on ne reconnaît pas le fait urbain et la disparition des sociétés rurales». Or le travail de Guilluy n’est pas sociologique mais politique : qui a le pouvoir à présent ? Mais laissons-le parler. JPD

 

Christophe Guilluy, : «C'est la France périphérique qui s'exprime»

Y a-t-il un profil type du gilet jaune ?

Le socle, c'est l'ancienne classe moyenne. On retrouve aussi dans ce mouvement toutes les catégories modestes : des ouvriers, des employés, des petits indépendants… Il y a des paysans. Quand on met bout à bout toutes ces catégories, on a tout ce que j'ai appelé la France périphérique. C'est celle des fragilités sociales, des catégories modestes où on a du mal à boucler ses fins de mois, là où les votes populistes sont les plus forts. Cela fait 15 ans que je dis qu'il y a un éléphant malade dans un magasin de porcelaine, l'éléphant c'est la classe moyenne occidentale. C'est aussi applicable à la Grande-Bretagne, aux autres pays européens. C'est la conséquence du modèle mondialisé. Les gilets jaunes, c'est le mouvement des gens qui font un constat : le modèle qu'on leur a vendu ne leur est pas bénéficiaire. Ils ne sont pas a priori contre la mondialisation mais ils constatent cette précarisation. Or, quand le diesel augmente, ça ne passe pas parce qu'ils n'y arrivent pas financièrement. Et puis, ce qui est frappant, c'est l'importance du mouvement, le nombre de participants et surtout, son image. Huit Français sur 10 soutiennent les gilets jaunes. Le mouvement dit quelque chose : c'est la disparition de la classe moyenne qui hier était intégrée.

 Est-ce que ce mouvement peut perdurer ?

Je ne lis pas dans le marc de café ! Ce que nous vivons est inscrit dans l'histoire sociale et économique. Cela vient de très loin, sur 20 ou 30 ans. Que le mouvement se développe ou s'éteigne, il resurgira politiquement ou socialement. Cela ne sert à rien d'essayer de rééduquer et de faire la leçon de morale en pointant les gens qui roulent au diesel. Offrons une voiture électrique à tous ces gens ! Ils ne se lèvent pas tous les matins en se disant on va polluer avec notre voiture qui roule au diesel. Tout simplement, ils n'ont pas les moyens de faire autrement. Il y a une conscience du développement durable qui est aussi forte chez eux que dans les catégories plus aisées.

 On a accusé le mouvement d'être piloté par l'extrême droite et l'extrême gauche.

Les partis font de la politique basique en faisant croire qu'ils sont initiateurs du mouvement. C'est complètement à côté de la plaque. Le mouvement est apolitique avec des gens de droite, de gauche, d'extrême droite et d'extrême gauche. Il y a toute la diversité politique dans la rue. Les gens veulent simplement continuer à exister, à être intégrés économiquement. Vous avez des paysans qui votaient plutôt à droite, des ouvriers qui votaient à gauche, des fonctionnaires qui eux aussi votaient à gauche… Il y a aussi des abstentionnistes. Tous ces gens ont en commun la même perception de la mondialisation. Il y aura forcément de la récupération surtout si les sondages leur sont encore favorables.

 Justement la réponse du gouvernement est-elle à la hauteur ?

Ce n'est pas très rassurant. Il y a eu plusieurs phases. On a parlé d'un mouvement marginal, puis les gilets jaunes ont été taxés d'être populistes. Ensuite, on leur a fait une réponse de technocrate en montant la prime pour l'achat d'un véhicule électrique. Je crois qu'il y a une vraie incompréhension, presque culturelle. On ne parle quasiment plus la même langue. Nous sommes vraiment dans une rupture. Il y a une sorte d'incapacité à voir que le monde ne se limite pas aux grandes métropoles mondialisées.

Là où le mouvement reste positif, c'est qu'il donne à voir ce que les élites ne voyaient plus. La question sociale a réémergé. Je ne pense pas qu'on arrivera à une solution. Il faudrait déjà partager le même diagnostic. À la classe politique de répondre à cette urgence qui s'exprime dans toutes les régions. L'urgence n'est pas de booster les premiers de cordée ou les métropoles. C'est plus difficile de faire vivre les petites villes. Mais les problèmes d'ici se posent partout en Europe.