Mahmoud Hussein

En photo : Adel Rijaat et Bahgar Elnadi qui forment le pseudo Mahmoud Hussein

Au début de Politis Jean Chesneaux apporta sa contribution. Il tente ici une présentation équilibrée d'un livre magnifique que l'histoire a enterré. Pourquoi dans cette lutte entre l'intégrisme et l'individu, l'intégrisme a gagné ? Car il serait grave, à l'heure où Daesh a perdu, de croire que l'intégrisme n'a pas gagné. La machine est en route et les complaisances d'esprits qui se veulent éclairés continuent de lui dérouler le tapis rouge de sang des démocrates. J-P Damaggio

Politis 17 mars 1989

EN BREF, A LIRE

L'INDIVIDU CONTRE L'INTEGRISME

Les droits de l'Homme avec un H majuscule, de « l'Homme qui commence à frissonner au cœur de chaque homme » (page 148). Pour Mahmoud Hussein (ce pseudonyme commun recouvre deux intellectuels égyptiens de large expérience internationale), un espoir universel de liberté s'ouvre aujourd'hui dans le Tiers-Monde, grâce à l'émergence généralisée de l'individu. Ils saluent cette «nouvelle figure sociale», l'individu, déjà présente dans le cinéma, la littérature, la vie quotidienne, même si, reconnaissent-ils, son expression politique n'est encore que virtuelle sur le «versant sud» (1).

Quand il salue ce qu'il appelle «l'historicité, la mondialité, la technicité» (page 108) des nouveaux Etats issus de la décolonisation, n'idéalise-t-il pas en fin de compte la capacité du capitalisme à assurer la promotion de l'individu, grâce à la logique du risque et du profit ? Cette confiance dans la force disruptrice du marché a quelque chose de passablement « rétro », elle nous ramène tout bonnement au célèbre article publié en 1853 par Marx dans le « New York Herald Tribune », et qui saluait le rôle émancipateur du colonialisme britannique dans l'Inde féodale...

Autre grosse objection, le caractère collectif des rêves démocratiques dans le Tiers-Monde des années quatre-vingt est pratiquement absent du livre. Les Kanaks ne sont pourtant pas les seuls à fonder leur volonté d'émancipation sur leur identité originale, sur ce que Jean-Marie Tjibaou appelle l'art de vivre kanak. Comment s'articulent aujourd'hui dans le Tiers-Monde droits de l'homme et droits des peuples ?

Mais on peut aussi lire ce livre comme un appel lancé par ceux que menace le féroce « étau de l'intégrisme » (chapitre 14). C'est à l'Occident que cet appel s'adresse, à l'Occident dont les nouvelles formes d'exploitation du Tiers-Monde, la dette, le trafic international des armes, l'échange inégal, sont « pain bénit » pour le fanatisme totalitaire des fondamentalistes musulmans. Confortablement installés dans notre « rente de situation historique » (page 167), sommes-nous finalement les mieux placés pour dicter aux intellectuels du Tiers-Monde la ligne de conduite qu'ils devraient suivre ? Quand Mahmoud Hussein en appelle au pluralisme de l'information, à l'éveil de la citoyenneté responsable, aux droits de l'homme, il ne parle pas en admirateur naïf de l'Occident, mais en intellectuel égyptien qui se bat le dos au mur et crie à l'aide.

L'intégrisme musulman, c'est d'abord le refus de l'autre, l'exclusion de l'autre. La ligne de défense choisie par Mahmoud Hussein et ceux qui luttent comme lui, c'est la référence à un « universel » authentique, et non pas un universel « subrepticement » (page 38) identifié à l'Occident, identification qui flatte l'Occident mais nourrit le sectarisme des intégristes. L'universel est sans doute le véritable enjeu de ce livre ; l'individu ne compte que s'il peut porter l'universel.

Quel paradoxe que le même individu qui, en Occident, s'installe comme une référence de repli sur la « petite niche » de démotivation politique, de dérégulation « libertarienne », de « moins d'Etat », de privatisation, de ce que Paul Virilio appelle le « Grand Lâchez-tout », en vienne dans le Tiers-Monde à s'affirmer comme une valeur de responsabilité, de lucidité, de résistance !

JEAN CHESNEAUX

 1. Mahmoud Hussein. Versant sud de la liberté, essai sur l'émergence de l'individu dans le Tiers-Monde. Paris, La Découverte, 1989, 174 p.