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Je retrouve cet article dont je pense qu'il vient du Matricule des Anges de 1992. En 1993 Gérard Oberlé a publié des correspondances de Cladel. Retrouver dans ce texte la mention de Pasolini ne me surprend pas. L'illustration est de René Botti. J-P Damaggio

Léon Cladel, le « rural écarlate». D’un lyrisme ardent et exalté, il fut une des plumes les plus vigoureuses du roman rustique.

Par Gérard Oberlé

 Le 20 juillet 1892, dans sa maison de Sèvres s'éteignait un des écrivains français les plus flamboyants et les plus injustement oubliés. Léon Clade!, qui fut admiré par Baudelaire, Flaubert, Huysmans, Vallès et Zola, que Tourgueniev fit traduire en russe, et que Barbey d'Aurevilly avait qualifié de « rural écarlate », occupe dans notre littérature une place toute particulière.

Gladiateur musclé des luttes sociales, toute sa vie il s'est dépensé, sans mesure, au profit des plus faibles. Défenseur du prolétariat, Cladel a été le maitre incontesté de tous ceux qui se réclamaient de l'«art social». L'importance de son œuvre — plus de trente livres —, l'intransigeance hautaine de ses opinions et la noblesse de sa vie lui valurent l'admiration et le respect de ceux qui unissaient dans un même culte l'Art et la Révolution. Mais Cladel fut aussi un grand styliste un poète authentique qui se rattache à la tradition des anciens maîtres du langage, les Rutebeuf, Villon, Rabelais. Il a conté lui-même les razzias qu'il faisait avec Baudelaire dans les fabuleuses réserves de chasse que sont les anciens lexiques, les thesauri linguae des humanistes de la Renaissance.

Cet homme de passion et d'absolu a vu le jour à Montauban, le 13 mars 1835. Il est avec Ingres et Bourdelle une des gloires de cette cité du Quercy. Son père, maître bourrelier, ancien compagnon du Devoir, avait accompli son tour de France sous le surnom de Montauban-tu¬ne-le-sauras-pas. Sa mère, la pieuse Jeanne Rose Montastruc, fille d'un meunier pyrénéen, éleva le fils unique dans la ferveur catholique. Cladel a tiré les ardeurs de son mysticisme républicain dans le trésor de ses hérédités, de ses ascendants, une longue suite de plébéiens de souche paysanne, manouvriers, agriculteurs, héroïques soldats du roi et de l'Empereur.

A 22 ans avec son diplôme de droit en poche, il gagne Paris. C'était en mars 1857 l'année même où Poulet-Malassis, le magnifique éditeur, permit à Baudelaire de faire éclore ses Fleurs du Mal. C'est chez le même Auguste Malassis que Cladel déposa le manuscrit de son premier livre, les Martyrs ridicules, peinture fidèle des derniers « Jeunes-France » et de leurs misères.

La fortune sourit au néophyte lorsque un matin, à la Revue fantaisiste où il débutait, se présenta un personnage d'une rare distinction. Les rédacteurs s'inclinèrent, profondément saisis : c'était Charles Baudelaire, et il demandait à rencontrer Léon Cladel. - J'ai lu, lui dit-il, sur le bureau de Poulet-Malassis, les épreuves de votre livre. Vous avez du talent, mais il faut fouiller davantage la langue et serrer la forme. Vous m'intéressez. Venez avec moi revoir vos épreuves ! » Ensemble ils refirent tout le livre et Baudelaire signa la préface. Cladel était lancé.

Au café Procope où fréquentaient aussi Vallès, Vermorel, Gustave Planche et Anatole France (qui n'était alors que l'auteur des Poèmes dorés), Cladel connut de très près un autre Léon, lui aussi originaire du Quercy. Gambetta gueulait alors des harangues volcaniques, avec un assaisonnement inouï de « foutre », de « bougre » et de « nom de Dieu. « Nous sentîmes passer dans nos reins le grand frisson des fièvres civiques », dira Cladel. Mais plus tard, lui qui tutoyait Gambetta n'a pas, comme beaucoup d'autres, réclamé sa part au moment de la victoire. Il a gardé son foulard rouge, son franc-parler, son mépris de l'opportunisme victorieux, sa fidélité à Blanqui, à Delescluze, à la Commune.

La Commune il l'a vue de près. Il l'a évoquée dans une des nouvelles des Va-Nu-Pieds, intitulée « Revanche ». Evocation d'autant plus courageuse que le livre parut en 1873, en plein Ordre moral, alors que la Terreur versaillaise continuait toujours. A la face des vainqueurs Cladel lance, comme un obus communard déterré, le cri de : « Vive la Commune ! Elle grandira, notre graine et notre idée aussi. Les petits se lèveront un jour, rien n'est perdu ! »

La plus grande partie de l'œuvre de Cladel célèbre le monde paysan, et cela sur un mode vraiment nouveau qui n'a rien à voir avec la Petite Fadette et la Mare au diable. Dans ses livres, le Bouscassié, Ompdrailles, N'a qu'un CEil, la Fête votive, les Va-Nu-Pieds, Cladel campe une humanité rustique, vigoureuse, méridionale. Ses paysans du Quercy ne sont pas simplement de massifs plébéiens, mais les membres d'une sorte d'aristocratie primitive, de grands ancêtres quasi mythologiques, des êtres de sang, de violence et de tendresse, des rustres de génie.

Sauvage envergure que celle de l'orphelin mot (le Bouscassié)! De toutes ses forces il aime l'indépendance. L'espace est sa propriété, le ciel son toit, la forêt sa niche, les arbres ses frères. Si parfois ses paysages lumineux et ses pâtres font penser à un idéal arcadien proche du lyrisme de Théocrite, Cladel a relevé l' «esprit latin» d'une vitalité toute gauloise et païenne : fêtes populaires, luttes gaillardes après boire, rutilante gueuserie, révoltes salvatrices qui font hurler des héros beaux comme des fauves. L'univers de Cladel est celui d'une religion primitive, sensuelle, sans révélation, montrant l'homme libre, non replié ou rapetissé par l'éducation qui selon lui, fausse le caractère et engendre la médiocrité.

Nous avons cru déceler autre chose encore dans certaines pages de Cladel, qui fait de lui le frère ou le précurseur des poètes et romanciers qui ont célébré les marginaux, les - voyous de velours de Verlaine, les terrassiers sensuels et bien culottés, les petits paysans de la Campine et les méchants garçons de Mollenbeck chers à Georges Eeckhout (Cladel a d'ailleurs fortement influencé de nombreux auteurs belges), les transgresseurs d'un Jean Genet, les ragazzi d'un Pasolini et même les jeunes gens libres de la Beat Generation qui marchent boucles au vent dans les romans de Kerouac. Cette sensualité particulière, d'un symbolisme viril presque crispant, est surtout présente dans Ompdrailles dont le héros, carrier de son état, est un Antinoüs occitan, lutteur de foire qui exerce sur tout son entourage une fascination quasi amoureuse.

Cladel a dit de Zola car le parti pris pessimiste du maître naturaliste le chagrinait : « Ce bougre-là défigure le peuple. Il ne peint que des ivrognes, des égoïstes, des avares, des lâches... Le peuple, c'est un tas de héros ». Peindre les prolétaires tels qu'il les rêvait, tels qu'ils seront peut-être un jour, c'est cela l’œuvre de Cladel ! Dans quel état les retrouverait-il aujourd'hui ?

L'anniversaire de sa mort serait une belle circonstance pour un éditeur, un vrai, un de ceux qui prennent encore des risques de republier l'œuvre de Cladel que l'on ne trouve plus que chez les bouquinistes. Cladel a pourtant une rue à Paris, petite, très petite, tout près de la Bourse. Il a même une statue dans les jardins du Luxembourg. Il y aura certainement un député de gauche pour y déposer une gerbe le 20 juillet 1992, un député ou un sénateur, peut-être venu du Rouergue ?