bullier

J'aime beaucoup cette chronique qui permet de saisir un moment de la vie parisienne et qui témoigne de l'humanisme de son auteur.

La référence à Marcel-Lenoir doit sans doute se retrouver dans le livre que Campagnac lui a consacré mais faute d'en connaître la teneur, il y a ici un élément qu'on retrouve sur l'image puisque Marcel-Lenoir est sur la partie droite de la photo avec sa danseuse. J-P Damaggio

 

Le Matin 22 mars 1936

ADIEU BULLIER

 Le vieux bout' Mich' est désert, le Quartier se meurt. Aux terrasses des cafés nous ne voyons plus les foutes d'avant guerre se pressant à la taverne du Panthéon, à la Source, au la Vachette, à la taverne Pascal. Où sont les midinettes provocantes et joyeuses, bousculant le passant, invectivant le provincial qui s'étonnait de sœurs allures garçonnes ? Mais où sont les neiges d'antan ? Où est le défilé ininterrompu des flâneurs, montant et descendant le boulevard depuis la cinquième heure jusqu'au chant du coq matinal. Vers les 9 heures du soir, un mouvement de reflux se produisait, la foule remontait le boulevard, dépassait le Luxembourg et, au milieu des rires et des chants, s'engouffrait sous un porche inondé de lumière et de musique, elle pénétrait au bal Bullier. Or, Bullier, notre cher Bullier disparaît aujourd'hui. Là où les danseurs tournaient sur les airs à la mode, une piscine attirera désormais les amateurs de nage à l'américaine.

Pauvre Bullier. Quel rôle aura-t-il joué dans notre jeunesse ! Vous rappelez-vous sa façade de 1900, sa porte surmontée d'un arc en demi-cercle sur lequel venait s'encastrer une décoration en céramique émaillée ? Cette décoration était due au sculpteur Grégoire, auteur de nombreuses œuvres d'une délicate sensibilité. Grégoire, auquel les patrons de Bullier avaient confié la décoration de leur maison, avait rêvé d'inscrire au fronton une immense farandole d'étudiants en goguette. Mais, cédant au désir des maîtres de céans, il avait dû remplacer la farandole rêvée par le portrait des principaux danseurs de la maison. A gauche, l'on voyait le peintre Marcel Lenoir et sa danseuse habituelle ; au centre, un garçon de café auquel Grégoire avait donné les traits du sénateur Béranger, le célèbre père la Pudeur, bête noire de toute cette jeunesse ; à côté de lui Willette, le neveu du dessinateur et enfin, à droite, un homme bien connu au Quartier, l'architecte Tessier. S'esbaudissant en des entrechats provocants, danseurs et danseuses semblaient inviter au plaisir les foules du quartier Latin, durant qu'au-dessus de leur groupe en délire se lisait une inscription latine, évocatrice de la joie humaine : Saltavit et Placuit. - Elle dansa et plut.

Sans doute ne vous présenterai-je pas comme un modèle d'art la décoration intérieure de la maison. Comme l'écrit Georges Millandy, « le vieux bal de la Closerie des Lilas, aménagé à l'orientale, tenait de la mosquée et de la pagode avec ses girandoles de couleur et ses arcades en carton peint. Le décor était ridicule, mais quand nous arrivions là en quête de tendresse, la vieille salle nous paraissait belle comme un palais des mille et une nuits. Un orchestre haut en couleur où éclataient les cymbales et rutilaient les cuivres jetait sur tout cela une gaieté canaille.» Parmi les danseurs, des groupes bien divers. Et tout d'abord les étudiants coiffés de leur béret, accompagnés de midinettes aux jupes froufroutantes et aussi les calicots auxquels les premiers ne pardonnaient pas d'envahir Bullier, au bras de jolis mannequins mieux nippés que leurs petites amies. Dans ces deux groupes hostiles, parfois des rixes éclataient, sous l'œil amusé des artistes qui fréquentaient Bullier avec leurs modèles.

Des groupes se formaient, on applaudissait les valseurs réputés, on admirait leur souplesse et leur élégance. Parmi ces danseurs se détachait une figure bien connue au Quartier, celle de l'enlumineur Marcel-Lenoir. « Christ de vitrail égaré dans cet enfer ». Destin hors série il mérite une mention spéciale, lui qui dansait, non seulement par amour de la danse, mais aussi pour gagner quelques sous et s'assurer la matérielle. On faisait cercle autour de lui et de bons camarades - vous en souvenez-vous, Gaspard Maillol - lançaient quelques pièces de monnaie, les spectateurs amusés imitaient le geste. Marcel-Lenoir récoltait ainsi quelques pièces sonnantes et trébuchantes et, lesté de la sorte, il quittait Bullier avec sa danseuse, pour aller retrouver au Moulin-Rouge La Goulue et Valentin le Désossé. D'autres artistes fréquentaient Bullier : La Gandara, le peintre. de la Parisienne, bien pris dans son costume de velours noir, se promenait en compagnie de ses élégants modèles, -Gabriel Lautrec et Curnonsky devisaient ; Paul Fort rêvait à ses "ballades" ; le sculpteur Tonelli, petit-fils d'un carbonari qui avait été désigné par le sort pour assassiner Galliffet au lendemain de la Commune, était toujours prêt à provoquer la bataille ; Dola, le peintre de la maison, danseur effréné, entraînait dans le tourbillon des valses des danseuses semblables à celles de ses affiches.

Dans l'histoire de l'art de 1900, notre vieux Bullier aura joué son rôle. Que de peintres vinrent y chercher des modèles ! Que d'amitiés artistiques s'y nouèrent En pensant aux soirée qu'y vécut une jeunesse ardente, la célèbre valse de Georges Millandy nous revient en mémoire :

Lorsque tout est fini

Quand se meurt notre beau rêve

Pourtant le cœur n'est pas guéri

Quand tout est fini.

Edmond Campagnac