Maurice Luce

Quand on aime Moissac, on aime Raymond de La Tailhède. Quand on aime La Tailhède, on aime le journal La PlumeQuand on aime le 1er mai, on cherche ce qu’en disait La Plume en 1893. Quand on cherche on y découvre un numéro spécial consacré à l’anarcho-syndicalisme. Sur ce numéro spécial des dessins, dont celui de Maurice Luce (ci-contre). Des poèmes dont le début d’un inédit de Cladel, qui mettra 40 ans avant d’être publié en entier. Un poème à la gloire des carriers de Bruniquel. En 1933, le natif de Nègrepelisse Edmond Campagnac partit à la rencontre du vieux Maximilien Luce. Toujours peintre, toujours anarchiste, toujours pacifiste mais pas au point de saluer ensuite, le signataire d’un armistice. Rien à voir avec le collabo Fabre-Luce. Pour éviter toute confusion, je précise que je n’ai jamais été anarchiste mais je tiens à saluer ces artistes.

Wikipédia indique : "Maximilien Luce, né le 13 mars 1858 et mort le 6 février 1941 à Paris, est un peintre français. Militant libertaire, il produit de nombreuses illustrations engagées politiquement. Il est également graveur, portraitiste et affichiste.

Son premier tableau connu date de 1876. À partir de 1885, et durant une quinzaine d'années, il s'inscrit dans le mouvement néo-impressionniste : il use de la technique du divisionnisme (ou pointillisme), développée par Georges Seurat. Il revient par la suite à une facture plus classique, mais qui garde l'harmonie et la luminosité de sa première période." J-P Damaggio

 Le Matin 26 février 1933 : MAXIMILIEN LUCE

Maximilien Luce expose au Salon des Indépendants toute une série d'œuvres où l'on. retrouve toute la vigueur et toute la grâce, d'un tempérament toujours jeune, toujours épris d'un ardent désir d'idéal.

Je suis allé frapper à sa porte, rue de Seine ; il est venu m'ouvrir, la palette à la main, et, ses yeux fatigués se sont tournés vers moi inquisiteurs et méfiants tout d'abord, accueillants dès qu'ils ont connu l'objet de visite : me rapprocher d'un homme que j'admire et que j'aime ; il est si utile de bien connaître l'homme pour bien comprendre l'œuvre.

Maximilien Luce est né à Paris. Fils d'un petit employé de l'Hôtel de Ville, il connu, de dures épreuves depuis qu'adolescent, il vécut les tristes heures du siège de Paris et de la Commune. De la vision d'épouvante qui s'offrit à lui en voyant couchés sur le pavé de la Cité les insurgés frappés à mort, il a gardé une ardente pitié pour tout ce qui souffre et qui peine. De son enfance élevée entre les murs étroits où l'ombre est toujours victorieuse de la lumière, il a gardé un ardent besoin de plein air et de soleil. Toute l'œuvre de Luce s'explique par ces origines. Il a eu des maîtres, mais à vrai dire, cet indépendant s'est formé seul, il ne saurait accepter les disciplines qui barrent la route à la libre création, il a peur des écoles où les formules toutes faites asservissent le libre métier. Il a eu des amitiés, il y est resté fidèle, mais tout en gardant sa fière indépendance.

C'est un impressionniste, certes. Il admire Monet et Manet, il a longtemps vécu dans l'intimité de Pissarro, il a fraternisé avec Seurat et Signac et suivi tout leur effort pour affirmer les beautés du divisionnisme. Déduisant des théories de Monet toutes leurs conséquences logiques, Seurat et Signac veulent que sur la palette du peintre se trouvent seulement des couleurs pures se rapprochant de celles du spectre solaire. Ces couleurs ne doivent pas être mélangées, elles seront placées sur la toile non seulement par juxtaposition selon la méthode de Claude Monet, mais par touches divisées de façon à laisser à notre rétine le soin de les recomposer. « C'est ainsi, dit Signac, que l'artiste s'assurera tous les bénéfices de la luminosité, de la coloration et de l'harmonie. » Luce pratique sans doute les nouvelles méthodes, mais il n'a jamais été un théoricien.

 Si donc Maximilien Luce a connu toutes les théories modernes sur la coloration, il n'en a pas moins adopté une technique sereinement indépendante. Ce peintre a le souci du dessin. Son dessin, qui s'exprime dans des études nettes et alertes, est sûr et constructif, car Luce a le sens de la composition et de l'architecture. Il sait grouper les êtres et les choses dans une vision harmonieuse. La couleur ne fera qu'ajouter à la solidité de son œuvre, chacune de ses toiles vivant déjà par elle-même dès qu'elle est conçue !

A vrai dire, ce néo-impressionniste n'est pas préoccupé par les subtilités de la lumière. Sans doute, il chantera les brumes matinales et l'ombre envahissante dans les soirs attristés mais il ne nous montrera pas, comme Monet, les dix-sept aspects d'une cathédrale à la lumière changeante des heures. De même, il ne s'attardera pas, comme Renoir, à nous traduire le problème de la chair et du corps féminin, car c'est un chaste mais il ira, dans une vision claire et sereine du monde, traduire tout ce qui est beau et qui sonne franc. Luce est un peintre que passionne l'universelle nature.

Paysagiste, ce sensible et ce délicat saura découvrir, au détour d'une route; une vision qui l'enchantera et qu'il notera aussitôt dans ses croquis. En suivant la rivière, il verra sous les saules, l'eau qui s'enfuit, emportant avec elle de lumineuses clartés et il en traduira aussi, tous les reflets et tout le charme. Au milieu de la plaine, il plantera un arbre, aux ramures puissantes, l'arbre que des générations ont vénéré et que chantera son ami Verhaeren. Et, levant les yeux vers l'horizon, il fera passer dans son paysage, dans une atmosphère limpide, le souffle puissant et vivifiant du vent du large.

Et ce poète qui chante les temps gris, les ciels chargés de nuées, sait aussi traduire l'aspect mouvementé de la rue parisienne. Les kermesses et les foires avec leurs couleurs bariolées l'attireront ; les intérieurs miséreux qu'a connus son enfance seront peints dans une intimité douloureuse. Et s'élevant toutes les fois qu'il le voudra aux conceptions puissantes d'un Emile Zola, Luce sera aussi le peintre du travail et de la misère. Il a su grouper les travailleurs dans une vérité d'attitudes où l'on retrouve les gestes harmonieux dans leur rythme puissant et grave du débardeur et du tailleur de pierre ; il a dépeint les laminoirs et leur atmosphère de flamme, et il n'a pas oublié l'échoppe de l'artisan raisonneur et souvent révolté. Parfois aussi délaissant l'ouvrier vigoureux et puissant, il s'est courbé sur tous les parias que la vie a meurtris. Dans la page inédite que je reproduis ici, voyez quel sentiment profond d'humanité se dégage d'un groupe famélique. Quelques malheureux se trouvent là autour d'une flamme qui réchauffe leur misère et l'un d'eux, appuyé au mur, pensif, attend résigné les épreuves nouvelles que demain lui prépare durant qu'un clochard s'éloigne vers un destin toujours le même.

Et les vers d'Emile Verhaeren qui fut l'ami de Maximilien Luce me reviennent à la mémoire :

Il est ainsi de pauvres gens

Aux gestes las et indulgents

Sur qui s'acharne la misère

Au long des plaines de la terre

Au contact de cette misère, le cœur de Maximilien Luce s'est souvent meurtri et c'est pourquoi, à certaines heures, il est obligé de s'en aller vers les matins clairs, où l'on oublie la dure réalité pour ne plus voir que la beauté des choses.

Edmond Campagnac