Olivier Roy dans un numéro de la revue Vacarme consacrée à Michel Foucault évoque ses rapports avec l’Iran. Il ne va rien faire d’autre, en citant Foucault, que répéter François Furet mais visiblement sans le savoir ! Je reprends sa conclusion :

« En ce sens effectivement, le rôle que la religion a joué dans le soulèvement rend difficile la fermeture du champ politique, car le despotisme a du mal à conjurer le vide que le sacré a instauré au centre du pouvoir. Et cela, Foucault l’avait pressenti. »

La continuité c’est le despotisme qui passe du Shah à celui de Komeiny mais entre les deux dates la grandeur du sacré fait la grandeur de la Révolution «aux mains nues». Comme François Furet qui pour les besoins de sa démonstration version 1977 s’invente une Révolution, Foucault réécrit une histoire et Olivier Roy est admiratif devant cette réécriture ! Prenons ce constat d’Olivier Roy :

« Foucault ne s’enthousiasme pas pour un ordre nouveau qui s’instaurerait à la suite de la révolution, mais bien pour la révolte en soi, celle du refus total et général du pouvoir en place, de ses annexes et de ses substituts possibles. Foucault n’est pas un naïf, un compagnon de route, un thuriféraire des lendemains qui chantent ou qui psalmodient. C’est l’événement qui l’intéresse, comme rupture avec l’ordre établi et non pas comme indicateur du sens de l’histoire. »

Les suites de la Révolution ne l’intéresse pas car, c’est entendu, l’ordre reprend toujours le dessus mais «la révolte en soi» c’est la rupture avec l’ordre établi dans une histoire où, de toute façon, il n’y a plus d’indicateur de sens. 

Olivier Roy reprend sans analyse une vision d’une révolution qui n’a pas existé et qui, pour lui, est toute la révolution ! Je sais il va crier au scandale quand des centaines de personnes furent massacrés qui ont bien existén mais nulle part je n’ai vu dans l’histoire de «révolte en soi» et le cas iranien, même s'il est spécial, ne change pas cette donnée : les révoltés se donnent un sens. D’ailleurs pour se justifier Foucault répète que Komeiny n’avait pas de programme, que le programme n’était pas le problème et qu’il se limitait donc à ce but : chasser le Shah ! A l’époque Foucault écrivait pour un journal italien mais en France tout lecteur du journal Le Monde savait clairement que Komeiny avait un programme ! Certes, un programme comme chez tout politicien, adapté aux circonstances, mais en même temps clairement affiché : «la république islamique». Dans le grand mouvement unitaire chacun a mis un sens différent à cette notion de « république islamique », mais pas au point de dire de nier tout programme.

Que la révolte soit le moyen même de forger la révolte, qu’elle puisse dicter à chaque pas le contenu du projet (c’est ainsi qu’en découvrant la forte présence féminine, Komeiny a su adapter son discours) ne peut signifier en rien une absence de programme et donc une absence de quête d'alliance.

Le parti Toudeh (communiste) seulement évoqué au détour d'une phrase par Foucault et Olivier Roy, pour dire qu’il était disqualifié, comme tout discours politique, a pris une décision significative le jour du départ du Shah le 16 janvier 1979. En effet, le 23 janvier 1979, le comité central du parti déclare dans un communiqué avoir libéré, à partir du 16 janvier, « le camarade Iraj Escandari » de ses fonctions du secrétaire général et nommé à sa place le Dr Nourreldine Kianouri. Escandari restait membre du comité central.

Noureldine Kianouri, architecte de formation allemande, est fils de mollah et surtout petit-fils de l'ayatollah Cheikh Fazlollah Nouri qui fut au début du siècle le chef de la tendance la plus réactionnaire du clergé iranien, s'opposant à la proclamation de la Constitution de 1906-1907 (suite à une grandiose révolution démocratique), approuvant la destruction du Parlement iranien par Mohammad Ali Shah Qadjar et les massacres qui la suivirent.

Cette stratégie est décidée sur ordre de Moscou et les premières déclarations de Kianouri seront claires : alliance totale derrière Komeiny ! Même si Foucault n’a rien vu du Toudeh, le Toudeh fut au cœur le plus concret de la révolution. Le Toudeh n'élèvera aucune protestation contre la dure répression qui frappe l'extrême-gauche de tendances marxiste islamique, trotskiste, maoïste etc. Aucune convergence non plus n'est recherché avec les partis laïques comme le Front démocratique ou le Front national. La presse du parti les attaque sans ménagement, comme des alliés de l'impérialisme américain. D’où en France la substitution dans la presse communiste de Jacques Varin par Alain Gresh tout dévoué alors aux intérêts de l’URSS (voir une étude dans le dossier Chahla Chafiq).

Ces basses questions stratégiques, c'était aussi la révolution dès 1978. J'y reviendrai mais pour le moment je conclus que la fascination pour le religieux chère à Olivier Roy ne dispense pas d'étudier l'ensemble d'un processus surtout avec le recul que n'avait pas Foucault. J-P Damaggio

J'en profite pour ajouter deux anciens liens au sujet de Chahla Chafiq : ICI et ICI.