alberto_acosta

L'Equateur est en campagne électorale. Correa ayant accepté de ne pas se représenter après dix ans de pouvoir c'est l'heure des bilans. Alberto Acosta et John Cajas Guijarro ont publié un article à ce sujet. Alberto Acosta a été un ministre de Correa mais depuis longtemps il juge le bilan très négatif du point de vue des intérêts profonds du pays. Après la référence à la célèbre citation de Marx sur l'histoire qui se répète deux fois, la première phrase de l'article indique : "Le gouvernement de Correa - qui fut le produit de mobilisations sociales - a fini par affirmer l'hégémonie de la bourgeoisie sur l'Equateur."

Puis ils ajoutent : "Le progressisme latino-américain est un exemple clair de l'utilisation de l'idée de progrès comme fétiche bourgeois. En leur origine, les gouvernement progressistes d'Amérique latine se référèrent à la gauche, mais actuellement, au-delà de quelques discours "socialistes" ils vont vers la droite. Au lieu de renforcer les processus communautaires transformateurs, ils ont consolidé dans chacun des pays, un Etat qui modernise de façon autoritaire, verticalement et technologiquement, le capitalisme."

Les preuves de ce constat sont multiples mais je vais m'en tenir à une seule : l'inégalité en matière de revenus. Si les luttes contre la pauvreté eurent quelques effets, les inégalités sont restées nettement plus importantes qu'aux Etats Unis par exemple. Les fortunes dans 18 pays en 2014 font que 13 000 personnes possèdent 2 millions de millions de dollars soit 33% du PIB (les sources viennent d'Oxfam).

 

Pays

Richesse totale et%

Nombre

 

Argentina

160   30%

1.185

Bolivia

30   88%

245

Brasil

820   35%

4.225

Chile

75   29%

515

Colombia

85   23%

670

Costa Rica

14   28%

100

Ecuador

30   30%

280

El Salvador

21   83%

160

Guatemala

30   51%

260

Honduras

30 155%

225

México

460   36%

3.470

Nicaragua

30 254%

210

Panamá

17   37%

120

Paraguay

5   81%

190

Perú

65   32%

515

Rep Dom.

30   47%

265

Uruguay

18   31%

125

Venezuela

60   12%

455

 

Dans la deuxième colonne il y a la richesse nette totale (en milliard de dollars) des multimillionnaires et me pourcentage sde cette somme par rapport au PIB. 

Dans la troisième colonne le nombre de multimillionnaires qui sont ceux qui ont des actifs nets supérieurs ou égaux à 30 millions de dollars.

Le capitalisme étant la civilisation de l'inégalité par excellence il reste à savoir si elle augmente ou si elle diminue et en Equateur après dix ans de "capitalisme progressiste", c'est clair, elle a augmentée.

La situation du Nicaragua où les élections ont lieu prochainement est le plus phénoménal !

 Sous la fausse image d'un socialisme, les luttes sociales furent utilisées pour moderniser les relations d'exploitation, consolider l'industrie exportatrice, développer l'extractivisme et criminaliser la protestation sociale. Et si pendant 10 élections le pouvoir a pu gagner à chaque fois, cela tient à cette nouvelle hégémonie construite sur le clientélisme, des travaux publics réels et le développement de la société de consommation. Le consumisme qui, dans les pays développés a pu asseoir l'hégémonie de ce capitalisme nouveau, s'est donc installé en Equateur avec les conséquences qu'il a partout : "Chacun pense à consommer aujourd'hui, et tant pis pour le futur". Le centre commercial devenant un lieu stratégique il entraîne avec lui la domination de grands groupes, de conglomérats puissants dans les secteurs de l'information, des sondages, les universités etc. Autant de phénomènes connus en Europe à un point tel qu'aucune alternative ne semble possible. Il se crée alors une solidarité entre cette classe nouvelle et le pouvoir en place et si l'investisseur est chinois ça ne fait qu'aggraver la situation car ce dernier est appuyé par le pouvoir d'Etat de son pays.

 "Concessions au capital local, transnational et à l'extractivisme :

-Expansion de la frontière du pétrole au centre sud de l’Amazonie, permettant même l’exploitation du site de Yasuní ;

-Obligation de l’exploitations minières, en prenant comme référence les cas de Kimsacocha, Intag par l’utilisation de différentes formes de violence : persécution, criminalisation ou même meurtres de dirigeants anti-mines ;

-Soutien aux monocultures et l’obtention d’agro-carburants, sans penser à une véritable proposition de relance agricole et de promotion de la souveraineté alimentaire ;

-Rejet des propositions de réforme agraire, au point que Correa a indiqué que « la petite propriété rurale va à l’encontre de l’efficacité productive et de la réduction de la pauvreté [...] partager un grand domaine en de nombreux petits propriété étend la pauvreté "(1er octobre 2011) ;

-Promotion d’un traité commercial avec l’UE, en cédant sur plusieurs points clés, comme la propriété intellectuelle ;

-Ouverture de l’Équateur aux semences transgéniques et de fait aux cultures transgéniques - interdites par la Constitution, même s’il est conscient des problèmes qu'elles peuvent entraîner pour la santé ; pour atteindre cet objectif il encourage l’adoption d’une loi sur les semences qui profiterait aux intérêts de ceux qui contrôlent les OGM, connue sous le nom de « Loi Monsanto » ;

-Accélération de la croissance de la dette extérieure - et sans transparence - dans des conditions plus onéreuses : taux d’intérêt élevés et des échéances plus courtes ; Cela comprend le contrôle de la réserve d'or à Goldman Sachs ;

-Retour au bercail du Fonds monétaire International et la Banque mondiale, pour pouvoir placer des obligations sur le marché financier international ;

-Promotion de partenariats qui, finalement, ne sont qu’un prétexte pour la promotion de la privatisation. Cela inclut, par exemple, la privatisation d’hydro construit par l’État en ces années de correismo, la mise en vente des stations essence publiques et même la privatisation des programmes d’alimentation scolaire

-Livraison de champs pétrolifères en fonctionnement à des compagnies étrangères (champ Auca à Schlumberger, champ Sacha à Halliburton, et en liste d’attente est Sacha) ; concession sans appel d’offres pour le port de Posorja à une société de Dubaï et le port Bolivar à une société turque.

Tendance à la « Privatisation de la santé », au moyen d’ententes avec les cliniques et hôpitaux privés qui ont même causé un surprix exagérée qui est actuellement mis au jour (certaines tendances de privatisation sont également enregistrés dans le domaine de l’éducation) ;

-Utilisation des fonds publics et les entreprises publiques au profit de groupes proches du régime, ainsi que de nombreux signes de corruption qui méritent d’être étudiés."

 A lire cette liste on a la surprise d'y découvrir bien des phénomènes que nous connaissons en France (le traité Equateur-U.E. n'a jamais fait beaucoup de discussions).

En juin, j'ai passé un mois en Equateur où j'avais été quinze ans auparavant. Le constat d'Alberto Acosta mérite d'être nuancé sinon comment comprendre qu'à la différence des autres pays dans le même cas (Venezuela, Brésil, Bolivie, Argentine) le soutien populaire soit important pour le parti de Correa, Alianza Païs ? En fait, en Equateur comme en France le courant cher à Correa n'a jamais pu présenter une alternative crédible. Cette fois, pour la présidentielle, il est uni derrière un ancien maire de Quito, Paco Moncayo, ce qui peut changer la nature des débats.

Oui, le modèle social étasunien est devenu en Amérique latine, la norme avec les Centres commerciaux en nouvelles cathédrales. Ceci étant, le fait qu'il n'y ait pratiquement plus d'enfants mendiants dans les rues est un point positif même si par ailleurs les riches sont beaucoup plus riches. La critique peut mieux entendue en admettant les améliorations nées de ce "capitalisme progressiste" que nous connaissons bien en France où nous répétons que l'action politique est désastreuse (c'est vrai), mais notre pays reste fondamentalement attractif pour des milliers d'humains dans le monde. J-P Damaggio