Dans un commentaire, le fils de Maurice Oustrières rappelle que son père a été "Viré de la Sécurité sociale après une cabale politique (les anciens collabos se vengeaient des résistants) juste après la Libération" et je peux supposer que cet article n'a pas été de nature à plaire aux plus hautes autorités de l'époque. Je le reprends pour témoigner d'une époque où les enthousiasmes de la Libération avaient été fortement refroidis. J-P Damaggio

Le Patriote du Sud Ouest 21 juin 1952 

Autour d'une inauguration

Sous le prétexte d’une prétendue «inauguration» des locaux de la Caisse d’Allocations familiales (inauguration à postériori puisque ces locaux fonctionnaient depuis janvier 1951, la majorité du Conseil d'administration a offert au Préfet et à quelques personnalités du département et de la région, un repas à 800 fr. par tête.

Quand le principe de l'inauguration fut posé devant le Conseil d'administration, seuls les élus CGT votèrent contre, considérant qu'au moment où les prestations familiales ne permettent pas aux travailleurs d'équilibrer leur budget, il est pour le moins inopportun de se servir de leur argent pour goberger M. le Préfet de Tarn-et-Garonne.

Il convient d'ailleurs de noter que M. Rivière, président du Conseil d'administration, avait réuni celui-ci, le 12 juin, uniquement pour la forme, puisque toutes les invitations avaient déjà été lancées dans le courant de la semaine précédente !

 Pendant le vin d'honneur qui précéda le banquet, M. Rivière prétendit prendre la parole « au nom du Conseil d'administration ».

Mais il oublia de mentionner la position prise par les élus C G. T. que nous avons rapportée plus haut et motivée d'abord par le souci de ne pas gaspiller l'argent des allocataires, mais aussi par le fait qu'il ne leur parait pas juste de faire des grâces au représentant d'un gouvernement qui s'est toujours refusé à appliquer la loi Ambroise Croizat, prévoyant que le montant des prestations familiales pour une famille de trois enfants, doit être égal à 225 fois le salaire horaire du manœuvre de la métallurgie dans la région parisienne.

Il oublia aussi de signaler que si les élus CGT n'ont obtenu que six sièges, ils ont, par contre, bénéficié de près de 45 % du nombre total des voix exprimées aux élections de juin 1950 (employeurs compris).

Car M. Rivière, en dépit de toutes ses précautions de style, n’hésite pas à escamoter les questions qui l'embarrassent.

Est-ce à dire que tout, dans l'allocution qu'il a prononcée, doit être critiqué systématiquement ? Certainement pas.

Saluons au passage la phrase par laquelle — un peu timidement — il réclame l'application de la loi du 22 août 1946, loi dont nous parlons plus haut, mais dont il se garde bien de citer l’auteur, car rendre hommage à Ambroise Croizat, ce serait avouer que la CGT a toujours été à la pointe du combat dans le domaine des revendications sociales ; et de cela M. Rivière ne veut à aucun prix.

Saluons également le fait qu’il ait reconnu la bonne gestion, par les travailleurs de notre département, des prestations familiales qui leur sont servies ; qu’il ait admis que les difficultés économiques soient à l’origine des rares exemples de mauvaise gestion qui ont pu être détectés. Mais regrettons qu'après cet excellent point de départ, il n'ait pas su — ou pas voulu — aller plus loin et indiquer que ces difficultés économiques sont dues à une politique gouvernementale qui sacrifie la reconstruction, la Sécurité sociale, la vie et la santé de nos enfants à une intense préparation à la guerre.

C'était pourtant l'occasion où jamais, puisqu'un représentant officiel du gouvernent se trouvait là.

Nous avons déjà fait allusion à la réunion du Conseil d'administration du 12 juin.

Un passage de l’allocution présidentielle nous y ramène. C'est celui où M. Rivière dit :

« Notre équipement vient de se compléter par une installation sonore, destinée à éviter de multiples déplacements entre services. Il est vrai que cette innovation présente des possibilités d'indiscrétion, mais… »

Mais. M. Rivière, aucun «mais » ne pourra empêcher, qu'en fait, c'est uniquement dans ce but d'indiscrétion que des microphones, des «mouchards», pour reprendre l'expression employée par le personnel de la Caisse, ont été installés dans tous les services. L'argument des «multiples déplacements entre services» ne tient pas, puisqu'il suffit au Directeur d'appuyer sur un bouton et de décrocher un récepteur pour être mis immédiatement, par téléphone, en communication avec n'importe quel service. Il n'était donc pas besoin d'installer des microphones qui feront, en quelque sorte, double emploi.

Ces appareils sont, par conséquent, destinés à permettre au Directeur ou au Président, d'écouter les conversations éventuelles des employés à l'insu de ceux-ci ; il s'agit là de procédés policiers que des élus CGT ne sauraient admettre.

C'est pourquoi, à la réunion du 12, je fus chargé par mes camarades, de présenter une motion qui contenait, en gros, les arguments ci-dessus et qui, en conclusion, réclamait l'enlèvement immédiat des microphones. Cette motion fut mise aux voix. Les cinq administrateurs CGT (le 6e étant absent) votèrent POUR 2 ou 3 employeurs votèrent CONTRE. II y eut 15 abstentions. Le vote était donc acquis.

C'est alors que les 15 abstentionnistes (parmi lesquels les administrateurs FO et CFTC) n'hésitèrent pas à prétendre qu'ils s'étaient abstenus par erreur et que leur vote devait être interprété comme un vote CONTRE !

Bafouant toute la démocratie, le Président remit la motion aux voix et bien entendu, il y eut 6 voix POUR et 17 ou 18 CONTRE

Certes, la démocratie avait eu à souffrir, mais les précieux microphones étaient sauvés.

Soulignons que ces appareils avaient été achetés et installés sur l'initiative du seul Directeur, à l'insu du Conseil d'administration et de son bureau (ce qui constitue une irrégularité flagrante) et qu'ils ont coûté à la Caisse, donc aux allocataires, la bagatelle de 120 à 150.000 fr.

Les élus CGT ne peuvent garder un silence qui ferait d'eux des complices.

C'est pourquoi ils ont décidé de rendre publics tous ces faits, de les porter à la connaissance de tous les allocataires.

Ce faisant, ils ont la certitude de mériter la confiance que leur ont accordée — et que leur accordent chaque jour davantage — les travailleurs du département.

Maurice OUSTRIERES,

Administrateur CGT de la Caisse d'Allocations familiales