Voici une présentation plus orthodoxe que la mienne, d'une vraie critique littéraire. Je retiens seulement "On imagine sans mal son isolement en Algérie, où il continue à vivre et écrire malgré les menaces qui pèsent sur lui. Seul parmi les siens, tel est Zabor, tel est Daoud." et je vous renvoie à la fin de mon propre texte où on peut vérifier son succès en Algérie ! Une Algérie que Libération n'a jamais voulu connaître.

J-P Damaggio

 Article de Libération

Kamel Daoud a toujours eu une étrange relation aux livres, proche du cannibalisme tant il aime dévorer puis rejeter ce qu’il considère comme une matière vivante propre à réveiller démons, peurs et désirs, à défier le temps et la mémoire. Avec son premier roman, Meursault, contre-enquête, best-seller couvert de prix, dont le Goncourt du premier roman, il avait réécrit l’Etranger d’Albert Camus, en se plaçant du côté de l’Arabe tué par Meursault. Quatre ans plus tard, il revisite les Mille et Une Nuits avec Zabor, un récit ou plutôt un conte brûlant, comme écrit d’une traite sous le coup de la peur, de la solitude et de la passion des textes : DES textes, ceux qui libèrent, qui emportent, qui déploient l’imaginaire, et non DU texte, le texte sacré, celui qui aliène. Un roman très autobiographique dans lequel on retrouve tout ce qui obsède l’écrivain algérien et participe à son génie créatif : l’amour de la terre d’Algérie et la détestation de la religion qui abêtit ; les femmes enfermées par les hommes ; les corps niés, cloîtrés, cachés ; le sexe qui génère frustration et violence quand il est empêché mais libération et extase quand il se vit sans contraintes ; l’exclusion, voire le bannissement, l’exil dans son propre pays.

Vouée au sacrifice.

Zabor est l’histoire d’un enfant puis d’un adolescent grandi à l’écart de son village en la seule compagnie de son grand-père muet et de sa tante, Hadjer, une «vieille fille» comme on disait autrefois des femmes sans mari mais ni vieille ni fille, le seul être capable de comprendre cet être surdoué, cet ange caché dans le corps du diable, avec sa silhouette noueuse et sa voix bêlante de chèvre vouée au sacrifice.

Orphelin de mère, Zabor a été éloigné par son père et surtout sa belle-mère, il est la risée de ses frères et de ses cousins qui, prétextant sa différence, l’ont exclu de leur communauté. Son père n’est pas n’importe qui, c’est le boucher du village qui collectionne les couteaux pour égorger chèvres et moutons dans des mares rougeâtres. Zabor a en horreur la vue du sang qui le fait défaillir et jamais ne mange de viande. Le couscous a pour lui le goût de la mort, c’est le plat que les femmes préparent pour les funérailles.

La mort, justement, Zabor s’est mis en tête de la repousser, de la combattre par un don découvert à l’adolescence. L’écriture. «Ecrire est la seule ruse efficace contre la mort. Les gens ont essayé la prière, les médicaments, la magie, les versets en boucle ou l’immobilité mais je pense être le seul à avoir trouvé la solution : écrire.» Ainsi, dans cette nouvelle version des Mille et Une Nuits, ce n’est pas une femme qui tente d’éloigner sa propre fin en contant des histoires à l’homme qui veut sa perte, mais un jeune homme qui écrit, en français, pour éloigner la mort des autres. «L’écriture est le contraire du sable car c’est le contraire de la dispersion», estime Zabor. C’est en écrivant l’histoire des mourants, l’histoire de l’humanité, en écrivant ou en réécrivant des livres (ainsi Robinson Crusoé ou le Seigneur des anneaux), voire en les poursuivant, qu’il les empêche de disparaître. «Le destin est un cahier comportant des fautes que l’on peut corriger», dit-il. Et que faire de tous ces cahiers ? Les enterrer profondément, mieux vaut un sol imbibé de mots qu’un sol imbibé de sang. «Je rêve d’une forêt où chaque arbre - le caroubier, l’olivier ou même ces figuiers noués aux temps anciens et les eucalyptus taiseux sans les vents - me servirait de témoin et de gardien. C’est assez amusant de restituer le papier à l’arbre, qu’il se dissolve pour nourrir le vaste projet de lutte contre la fin de notre monde», écrit notre héros.

«Si j’ai une vie, c’est pour la consacrer à quelque chose d’immense» : ce n’est pas Zabor qui parle mais Kamel Daoud lors de notre dernier entretien (lire Libération du 18 et 19 février). Quelque chose d’immense comme repousser la mort ? Il était ce jour-là à Paris pour assurer la promotion de son dernier ouvrage, Mes Indépendances, un recueil de 182 de ses chroniques publiées par le Quotidien d’Oran. Un livre épais qui montre bien comme cet homme a besoin d’écrire et surtout le pouvoir immense de ses mots puisque l’un de ses textes, consacré à la misère sexuelle dans le monde arabe, lui avait valu des accusations d’islamophobie. L’affaire avait eu un retentissement mondial et l’avait poussé à interrompre sa collaboration au journal algérien. On imagine sans mal son isolement en Algérie, où il continue à vivre et écrire malgré les menaces qui pèsent sur lui. Seul parmi les siens, tel est Zabor, tel est Daoud.

Ombre.

Certains diront qu’il faut une grande prétention pour s’arroger ainsi la capacité à repousser le dernier soupir par son talent d’écriture, à se considérer comme seul à même de comprendre la grande machinerie de la vie et de la mort. Peut-être, mais le texte de Daoud est bien plus que cela. C’est une défense vibrante de la liberté des femmes qui, dans le livre sacré, écrit-il, sont «décapitées», c’est-à-dire cachées, cloîtrées, désincarnées. Ce n’est pas un hasard si la femme qu’aime Zabor, Djemila, est divorcée, une ombre derrière sa fenêtre dont il n’a croisé que le regard. Pas un hasard non plus si sa mère a été répudiée et si sa tante a été mise à l’écart car abandonnée par celui qui lui était promis. Kamel Daoud ne renie rien, donc, de ses propos sur l’asservissement des femmes dans le monde arabo-musulman, ses pages le prouvent. Son texte est aussi une ode brûlante au sexe, «la grande affaire des miens, on y a consacré les quatre-vingt-dix-neuf allusions de notre langue, de longues années de rumeurs et de médisance». Le sexe dont la langue est le français. «Cette langue m’a libéré mais la liberté ne sert à rien dans la solitude», dit Zabor. Ou peut-être Daoud.

Alexandra Schwartzbrod

Kamel Daoud Zabor ou les Psaumes Actes Sud, 336 pp., 21 €.