Mouawad

Dans la belle salle des Augustins (un Espace dit-on) l’écrivain Laurent Mauvignier entre par un côté avec derrière lui Wajdi Mouawad porteur d’un haut de survêtement aux couleurs éclatantes du Brésil (Brasil). L’étrange de la vie fait que je ne connais rien sur l’écrivain toulousain Mauvignier mais beaucoup sur l’artiste québécois Mouawad.

Je savais voici longtemps que Mouawad était passé par Toulouse (il vivait face à l’église Saint-Etienne d’où l’anecdote reprise et qui est à la fin de ce texte) où les deux amis se sont rencontrés, d’où la décision de Mauvignier - qui dans le cadre du Festival Lettres d’Automne a eu carte blanche pour inviter qui il voulait - de faire venir Mouawad. Il a accepté malgré un emploi du temps chargé et c’est dire la force du lien qui les unit.

A les écouter ils se complètent plus qu’ils ne se ressemblent et c’est peut-être la force de leur amitié. L’un s’envole vers des grandes considérations globales quand l’autre part toujours d’une image concrète. Parce que l’un est surtout romancier et que l’autre parle comme s’il mettait en place une pièce de théâtre ? Surprise, en fait Mouawad va le préciser : intimement il est surtout romancier ! Mais comme il met 10 ans avant d’écrire un roman entre temps il a accepté de jouer le jeu de l’urgence théâtrale ! Inversement Mauvignier est romancier et pour échapper à cette case il écrit pour le théâtre.

La modératrice les interroge d’abord sur le rapport au temps en lien avec les deux films qui précèdent et qui nous renvoient vers le temps, celui des Grecs, de la Méditerranée, de la vie et de la mort.

Pour Mauvignier «l’art du roman c’est le temps», c’est «déplier des strates». Jusqu’aux pierres vues en personnages ce qui est bouleversant.

Mouawad toulouse

Pour le théâtre, le temps, dit Mouawad, tient au fait qu’à partir d’une certaine heure il n’y a plus de métro donc il faut que le temps de la pièce tienne compte des lois de la RATP (pas question de faire 4 h 30), puis, au delà du factuel, - une anecdote qui est toujours plus qu’une anecdote - il n’arrive qu’on ne voit pas le temps passer.

Il existe le temps historique et le film sur Bassae en était un exemple : à présent plus personne ne verra le temple comme dans le film car les archéologues allemands on recouvert l’ensemble d’une grande bâche afin de tenter de conserver le lieu dans l’Etat alors que les archéologues français préfèrent accompagner la mort.

Il existe le temps messianique, « la vie est un mystère à affronter ».

Et l’œuvre de Mouawad est hanté par ce temps là, par les grands mythes, par le temps archaïque, par le fait qu’un être qui s’habille, s’habille toujours à travers l’histoire avec des sensations équivalentes. La douleur, le rire, traversent tous les temps.

 La modératrice porte alors le regard sur un autre aspect du temps qui obsède Mouawad, la filiation, la transmission.

Mauvignier parlera du «surgissement» de la capacité de l’artiste à tirer l’éternel du transitoire selon Baudelaire. Il reviendra sur cette question sous diverses formes pour contester le terme imagination qui voudrait faire oublier l’image au nom de l’esprit. L’artiste produit un décalage entre le réel et ce qu’il en dit, d’autant que le présent écrase le passé. Le passé, donc la filiation, n’est convoqué qu’au nom d’un présent qu’il est impossible d’évacuer, d’écarter.

C’est là que Mouawad évoquera le présent de Bassae. Pour lui l’artiste vient dire NON ! Au discours dominant qui congratule, qui dit « c’est super », l’artiste vient dire NON, et chacun est pris par la main vers un charnier où on va creuser pour y faire des découvertes. Mais, et dans le débat les deux seront conduits à se démarquer du sens commun de plusieurs mots, il ne s’agit pas de se présenter comme un découvreur par orgueil, pour se vanter, mais seulement par amour. Point crucial dans la conception artistique de Mouawad. Il ne s’agit pas de dénoncer les horreurs mais de puiser l’amour toujours possible, toujours là, malgré les horreurs.

 A un moment l’un d’eux à cette phrase qui sans doute les unit : « On peut commencer à vivre quand c’est trop tard ».

 Mouawad aura une autre image. Vous avez la sensation que quelqu’un vous double en voiture or il y a un angle mort, vous ne voyez pas et vous pouvez accélérer ou ralentir, mais aussi, vous pouvez vous retourner pour jeter un œil en arrière. Et c’est un geste difficile. Il insistera sur difficile.

Encore une autre image pour dire le rapport au réel. Une vache lâche une grosse bouse fruit de sa digestion et le scarabée se précipite pour en récupérer des éléments. Le réel, suivant la vache, fait que la bouse c’est inutile et, suivant le scarabée qui a un autre type d’appareil digestif, c’est une chance. Il redira la même chose à propos d’une fontaine aux multiples faces regardées par des personnes aux points de vue différents. Il n’y a pas d’imagination, il y a juste des points de vue différents.

 De son côté Mauvignier qui dès le départ évoque «le monde tel qu’il ne va pas» dira de l’artiste qu’il fait passer le citoyen « du divertissement à l’avertissement.»

Et j’entends ceci : « le vivre ensemble comme ont dit aujourd’hui ». Expression qui comme le mot espace est le non sens parfait à mes yeux. Le vivre ensemble est un fait et l’espace un néant or il faudrait voir dans le vivre ensemble un objectif et dans l’espace un lieu de rencontre !

 Ceci étant, l’artiste nous conduit à voir l’inacceptable sauf que l’inacceptable au présent est difficile à voir. Dans 100 ans, j’imagine cet exemple, certains diront peut-être : «mais comment nos ancêtres ont-ils pu globalement accepter le réchauffement climatique ?»

 Deux heures de rencontre où la modératrice a laissé les deux invités s’écouter et la salle archi pleine a pu suivre un dialogue permettant de pénétrer dans l’acte de créer et dans celui, par conséquent, de vivre. Jean-Paul Damaggio

 P.S. Mouawad prendra l’anecdote de la rosace de l’église de Toulouse qu’il évoque ici dans SEULS, livre publié chez Actes sud (voir photo)

« Il m’a fallu un an pour remarquer que la rosace de la cathédrale de Saint-Etienne, à Toulouse, est décentrée vers la gauche par rapport au portique principal. Ce genre de découverte me permet de comprendre qu’il est possible d’écrire des phrases dont les «rosaces» sont aussi décentrées. A ceux qui peuvent me reprocher la durée excessive des spectacles de théâtre, je réponds que si la rosace de la cathédrale Saint-Etienne est décentrée, alors il m’est tout à fait permis de faire des spectacles qui composent certaines longueurs. La rosace décentrée de la cathédrale de Saint-Etienne de Toulouse procure un profond sentiment de liberté dans la construction d’une œuvre. D’où l’importance de savoir attendre. »