Paris Match 1968 : Lino Ventura : « Seule compte Linda ma fille. »

Avec « le Rapace », il tient son meilleur rôle. Mais la petite Linda, l'enfant inadaptée compte plus que le succès

• Vera Cruz (Mexique), la place du marché, c'est midi. Soleil de fer. Une foule grouillante et bigarrée, Indiens sur leurs ânes, vendeurs de tortillas, cochons, poules et vaches. Jolie pagaille. Pour ajouter à la confusion, un train surgit et s'arrête au beau milieu du marché. Des peones montent et descendent des wagons. Un Européen en chemise bleue, aux larges épaules, se faufile dans la mêlée colorée : c'est un tueur à gages, un aventurier mal rasé avec un baluchon sur le dos qui vient tuer pour 20 000 dollars le Président de la République. Une république sud-américaine imaginaire.

— O.K., Lino, c'est bon pour moi, crie un Corse sec comme un olivier, José Giovanni, qui tourne « le Rapace «. (Sortie le 24 avril à Paris.)

Pour Lino, c'est son 45e film. Cachet : 60 millions. Il ne tourne que les films qui lui plaisent. Il est d'ailleurs très difficile. Il a lu 37 scénarios en six mois. Tous refusés. « Pour réussir un bon film, il faut trois choses : 1° une bonne histoire ; 2° une bonne histoire ; 3° une bonne histoire », dit Lino. Et une bonne histoire, voilà qui n'est pas commode à trouver ». Mais cette fois-ci, avec «le Rapace», Lino tient l'un de ses meilleurs rôles, le meilleur peut-être de sa carrière.

 

Le petit groom

— Bonsoir, petit macaroni ! Dors bien.

• Dans le hall de l'hôtel Baudin (17e), aujourd'hui disparu, le groom chétif enfile son petit imperméable par-dessus son uniforme rouge. Nous sommes en 1932. Il est 9 heures du soir, Lino Ventura, 12 ans, rentre chez sa mère, à Montreuil.

Fils d'un émigré italien disparu sans laisser d'adresse, Lino baragouine le français et sa patronne l'appelle affectueusement « petit macaroni ».

Dès qu'il a franchi la porte à tambour, il dissimule sous son imperméable sa toque à jugulaire. Il n'aime pas son uniforme. La vie de groom, pense Lino, c'est une vie de chien. Les courbettes, ce n'est pas son fort. Et puis, à peine rentré à la maison, sa mère doit le forcer à manger son potage : «Tu resteras groom toute ta vie.»

 

Catcheur à Wagram

Dix-huit ans plus tard, sur le ring blafard de la salle Wagram, le Lino malingre et timide est devenu un colosse de 100 kg de muscles. Il est lutteur professionnel. En 1950, il décroche le titre de champion d'Europe de catch. Ce soir-là, c'est son dernier combat. Son adversaire, une montagne de viande, Henri Cogan, est un ami. Ils ne s'arrachent pas les cheveux, ils ne se mordent pas, ils ne se tordent pas le nez : un duel Lino-Henri, c'est un combat pour initiés du catch, plein de finesses, de prises savantes et de clés subtiles. C'est peut-être un peu trop japonais pour les titis parisiens de Wagram. « Chiqué, chiqué », crie le public. « Ils en veulent pour leur fric, souffle Lino à Cogan, et bien, ils vont voir... »

Et la valse commence. Lino brandit Cogan à bout de bras et l'envoie dans les cordes. Cogan se relève, se saisit de Lino qu'il envoie par-dessus le ring sur le premier rang de spectateurs. Bilan : six côtes cassées pour Lino. Catch terminé pour lui. Pendant quatre ans, il va organiser les matches de la salle Wagram. Dans la profession, l'ex-petit groom parmesan est très estimé. Dans son quartier, à Neuilly, il fait un peu peur : on ne l'a jamais vu sourire. Justement, un jour, le metteur en scène Jacques Becker a besoin d'un dur qui ne sourit jamais. Un ami a dit à Becker : «Va voir le môme Ventura à Wagram.» Et Becker engagea Lino. Ils firent ensemble un chef-d'oeuvre policier : « Touchez pas au grisbi ». Le mythe du gorille Ventura était né.

 

Pour sauver Linda

Le petit groom qui a fait tous les métiers, roule maintenant en Ferrari. Comme un grand bourgeois paisible, il vit dans une belle villa à Saint-Cloud. Son fils, Laurent, va rentrer à H.E.C. l'année prochaine. Sa fille aînée, Mylène, est mariée au fils du propriétaire du restaurant Lasserre.

•        Lino serait un homme heureux s'il n'y avait pas Linda, 9 ans, sa troisième fille. Jean Gabin est son parrain. Elle est blonde, ravissante. Elle avait tout pour devenir une jeune fille modèle. Lorsqu'elle était encore en bébé, une malheureuse jaunisse terrassa Linda. Aujourd'hui, elle est ce qu'on appelle une enfant attardée.

Et les autres, ceux dont les parents n'ont pas les moyens et le courage de lutter ? Voilà ce qui hante ce « gorille » aux poings de fer et au cœur tendre. « Ils sont un million cinq cent mille enfants inadaptés en France. Il en naît un toutes les vingt minutes. Les suicides collectifs, les mères qui tuent leurs enfants, le gosse que sa mère a enchaîné et qui mange dans une gamelle comme un chien, voilà contre quoi je me bats. L'opération Perce-Neige, ce ne fut qu'une goutte d'eau dans la mer. Le milliard pour le Laos, j'applaudis, mais pour les enfants de France, que fait-on ? Je ne reçois que des dons de 10 F. Hier, à 8 heures du matin, l'hôpital de Créteil m'appelle au secours. Il faut d'urgence un appareil pour réanimer les nouveau-nés. Coût : plusieurs millions. J'achète l'appareil. A midi, Créteil avait déjà sauvé deux enfants. »

 Des centaines de lettres disent le malheur du monde

•        Lino reprend son souffle. Le ton monte. « Contrairement à ce que l'on croit, tous ces enfants peuvent être guéris. Ne me parlez pas d'hérédité, de tares familiales, mon grand-père levait 100 kg, mon père pouvait tuer un bœuf d'un coup de poing, et moi je n'ai rien d'une demi-portion. Ma femme est une splendide créature et j'ai trois enfants absolument normaux. Que faire ? J'ai organisé l'opération Perce-Neige à la télévision. Gabin, Tchernia, Brassens et Peynet m'ont aidé. Nous organisons, en mai, un France-Angleterre de rugby. Tout cela, c'est trois fois rien. Des coups d'épée dans l'eau. Je me débats dans le vide. »

Sur le bureau de l'acteur, situé dans le sous-sol de sa villa, s'amoncellent des piles de lettres. « Je vous défie, dit Lino, de résister une heure à ce courrier. Ces centaines de lettres contiennent tout le malheur du monde. Elles sont d'une dignité sublime. »

Grâce à ses cachets de vedette, Lino a pu tenter l'impossible : une rééducation quasi-totale. Linda, qui ne savait pas s’asseoir toute seule à cinq ans est une écolière modèle au centre médico-pédagogique de Saint-Cloud.

Le regard de Lino se perd sur la pelouse. Soudain, il aplatit sa main d’ex-catcheur sur son buvard. « Et si vous dites que je fais ça pour ma publicité, je vous fends le crâne. »