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Vie de La Brochure
21 janvier 2019

Alfons Mucha et Louis Aragon

Mucha

L’expo Mucha se termine dimanche au Musée du Luxembourg. Je savais que Louis Aragon avait préfacé le catalogue de l’expo de 1966 UN MAÎTRE DE L'ART NOUVEAU, ALPHONSE MUCHA, 4 MARS AU 23 AVRIL 1966 mais je n’ai retrouvé sur internet que des extraits du texte ici ou là : "Si Mucha reste pour Paul Éluard avant tout un «poète du crayon», Louis Aragon voit l'artiste tchèque «à côté de Gauguin et de Toulouse-Lautrec, comme l'œil le plus aigu qui se soit posé sur son temps, comme l'orienteur de sa sensibilité".

 Je pense que c'est au dos de l'actuel catalogue que l'on trouve ce texte : "Pour décrire le style dominant de l’époque, on l’appelle souvent « style Mucha ». Louis Aragon a très bien analysé pourquoi : « Il a pour moi ce mérite sans pair d’avoir inventé un style qui est le style de son époque, où l’élément décoratif peut bien être dénoncé comme un abus (alors qu’on le passe par exemple à Albrecht Dürer ce qui tient à ce qu’on n’y fait plus attention à la longue), il est néanmoins pour moi un reflet révélateur de la société où ce style triomphe. Et à cet égard du point de vue du réalisme et pas de n’importe quel réalisme, il ajoute le témoignage de l’esprit à la description de l’époque." Voici un article qui présente Mucha en 1966. La peinture est un autoportrait de Mucha en 1899. JPD

 

Les Nouvelles Littéraires - 10 mars 1966

MUCHA le "divin Morave"

Une exposition homogène, celle d'un style, d'un homme, d'un temps. C'est l'exposition d'Alphonse Mucha, installée jusqu'au 23 avril à l'Hôtel de Sens, par les soins de la Société des Amis de la Bibliothèque Forney.

Mucha, c'est l'auteur, l'inventeur d'une créature de rêve, vêtue d'étoffes baroques et somptueuses, une femme blonde au visage et aux formes pleines et fraîches, sertie de fleurs, casquée des volutes exubétants de sa chevelure.

L'exposition Mucha c'est un retour en arrière de plus d'un demi-siècle dans les riches enchantements de 1900 : La Belle Epoque. Laissons aux économistes chagrins le soin d'évoquer pour le même temps l'enfance ouvrière, le taudis et la misère, mais laissons aussi à un Mucha, qui en personnifie les rêves, ce titre qui lui convient si bien.

Qui était-il, d'où venait-il ? Né en 1860 en Moravie, Alphonse Mucha, après divers déboires, est engagé dans un théâtre de Vienne en qualité de décorateur. Hélas ! le Ring brûle et Mucha doit retourner dans son pays natal. Il rencontre alors son futur protecteur, le comte Khuen Belasi, qui l'engage pour décorer son château d'Emmahof. Puis, toujours grâce à Belasi, Mucha travaille pendant deux ans à Munich. Diplômé, il obtient encore de son bienfaiteur un séjour à Paris, où il va devenir un des meilleurs élèves de J.-P. Laurens. Le suicide de Belasi le laisse alors sans ressources.

Comment est-il entré en rapport avec Sarah Bernhardt ? La légende voudrait que l'actrice ait découvert le jeune homme en Bavière et l'ait ramené avec elle. La réalité, c'est le remplacement fortuit par Mucha d'un dessinateur tombé malade. À partir de ce jour, toutes les affiches de Sarah ont été créées par Mucha, ces affiches, d'une forme nouvelle, tout en hauteur où nous voyons Sarah en Lorenzaccio, en Dame aux Camélias, en Samaritaine, en Gismonda, en Médée. Cependant, pour elle, comme pour le papier à cigarettes Job, aux attaches méditerranéennes, Mucha abandonnera sa blonde aux mèches folles pour une brune à la chevelure parfois plus disciplinée mais toujours entourée de fleurs et d'attributs symboliques. Mucha croyait aux signes, aux médiums et ses formes féminines sont, malgré leurs rondeurs, plus éthérées que charnelles.

Mais l'exposition du "divin Morave" révèle encore d'autres aspects de son talent très divers. Nous y voyons un Mucha illustrateur de livres, créateur de tissus imprimés, de projets de monuments, d'objets décoratifs et surtout de bijoux compliqués un peu à la manière de Lalique.

Cependant, l'œuvre la plus oubliée de cet artiste, œuvre dont de nombreux éléments sont présentés pour la première fois, est certainement l'extraordinaire magasin du joaillier Georges Fouquet, alors situé 6, rue Royale. C'était un fabuleux décor, riche, tourmenté, avec sur la façade, entre les deux vitrines, une immense femme en cuivre patiné. À l'intérieur, dans des boiseries lovant leurs arabesques en relief au plafond, des meubles aux piétements extravagants et surtout, étranges, presque maléfiques, des paons de cuivre patiné, à l'immense panache semé d'ocelles de verres colorés, sculptés par Auguste Seysses, d'après les dessins de Mucha.

 

"Tout cela, dit Maurice Rheims, c'est à la fois oriental, barbare et raffiné. Cette femme, si particulière à Mucha, est en même temps si pleinement art nouveau, qu'on peut se demander s'il ne l'a pas inventée, et si la femme 1900 n'a pas essayé, avant tout, d'être un Mucha."

Claude Salvy

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