Je ne suis pas de ceux qui pensent quel la fiction dépasse la réalité, craignant une fois de plus que le proverbe n’exprime la prétention des hommes à être au-dessus d’une réalité jugée minable sauf bien sûr… celle de l’homme lui-même ! Je préfère noter les coïncidences de nos propres nécessités et par exemple celle que je vais compter suite à un voyage de quatre jours à Paris où après une expo Rimbaud nous sommes allés avec ma compagne visiter la maison d’Aragon à Saint Arnould.

Non l’expo Rimbaud (en fait Aden-Rimbaud) n’était pas à notre programme puisque nous étions dans le 20ème arrondissement pour visiter un Musée de l’air… qui est fermé. De plus comme il pleuvait on s’est rabattu sur un lieu abrité où pas très loin, Rue du Lac, un passionné d’Aden proposait une expo assez unique. Rien de formel mais tout avec le cœur. J’ai horreur des lieux qui se désignent Espace mais n’ayant pas de vocation au dogmatisme je suis rentré dans l’Espace Reine de Saba et cette alliance d’une ville et d’un homme permettait subitement de mieux comprendre la ville et l’homme. D’Aden je ne connaissais que le titre de la revue qui porte ce nom en souvenir d’un autre écrivain fabuleux : Paul Nizan. Avec les documents exposés Aden s’est mise à vivre et Rimbaud à s’approcher de sa fin.

Le lendemain, ce sont aussi nos nécessités qui nous ont poussés de ce côté là des Yvelines, du côté de Rambouillet, du côté de cette maison d’Aragon dont l’annonce frappe tous les usagers de l’autoroute qui, comme moi, vont vers Toulouse ou Bordeaux. Emouvante maison que la mort d’Elsa a laissé en l’état, et émouvante visite avec une guide à l’humour assuré. Auparavant, dans le jardin, la tombe des deux écrivains résonne en permanence de la musique de leur enterrement. Pour ce récit bref je retiens de l’intérieur des lieux ce placard bien fermé contenant les « somnifères » d’Elsa. La guide nous demande de deviner ce qu’il peut contenir. J’avance l’idée de tisanes. En fait il s’agissait de la collection de la Série noire ! Au milieu des 60 000 livres bien en vu dans les bibliothèques (j’y relève le livre de Benedetto qui 'était totalement inconnu : Alexandra K -[K pour Kollontaï]) il y avait donc une bibliothèque cachée car en ce temps là, avouer la lecture de polars, n’était pas un signe d’élégance de la part de grands intellectuels !

 De retour chez moi, je me suis dirigé vers L’œuvre poétique complète d’Aragon car je pensais y trouver au tout début un texte à la gloire de Rimbaud. Cette collection est une œuvre en soi : dans les premiers volumes il ne s’agit pas seulement d’une compilation de textes ; ils sont mis en situation par Aragon lui-même. Et je relève d’abord ce passage qui en cette période de cérémonie du centenaire de la guerre 14-18 a quelque intérêt :

 « J'appartiens à une génération qui n'avait pas vingt ans quand la première guerre mondiale éclata en 1914, et dans le sein de laquelle grondait une certaine colère. Nous avions vu presque tous les écrivains français se plier à la loi de cette guerre, s'en faire les justificateurs et les apologistes, et nous autres qui n'avions pas encore l'âge des armes, ou qui ne l'eurent qu'en raison de la prolongation du conflit meurtrier, nous considérions comme un déshonneur l'attitude de l'Union Sacrée, comme on disait, et son extension aux domaines de la pensée et de la création. Pour ma part, dès 1916, me semble-t-il, je portais en moi une colère que la Victoire, comme on dit, n'a jamais pu éteindre. Dissimulée d'abord, même de mes amis les plus proches. Mais qui, très tôt, fit naître en moi une sorte de décision : je me promettais qu'au-delà de cette guerre, quelle qu'en fût l'issue, je serais de ceux qui travailleraient à rendre impossible la trahison des clercs, expression plus tard empruntée à Julien Benda.

Si étrange que cela puisse paraître à voir ce chemin que j'ai pris vers la fin du conflit et à son lendemain, j'étais habité d'une volonté, dont je crois bien ne m'être jamais ouvert qu'à André Breton, et ceci dès le jour de notre première rencontre (septembre 1917) : trouver les moyens de parler au plus grand nombre de nos concitoyens, pour leur rendre cette conscience d'homme, qu'on leur enlevait avec la complicité des gens de lettres. Sans doute, y avait-il eu entre 1914 et 1918 une littérature contre la guerre, mais à la double exception près de Romain Rolland et d'Henri Barbusse, elle se bornait à une faible contrebande, elle se confinait à des domaines dont la masse française n'avait, ne pouvait avoir connaissance. Je cherchais partout, je m'en souviens, à déceler la volonté cachée, dans les conditions de la terreur qui régnait et pas seulement dans les lettres, et c'est ainsi qu'en 1917 je m'étais enthousiasmé pour un roman d'un inconnu qui s'appelait Louis Delluc, La Guerre est morte, lequel avait bien failli ne pas paraître à cause du veto de censure donné sur la lecture du livre par un officier attaché aux organismes du Ministère de la Guerre, et qui s'appelait, comme je l'ai su de lui un peu plus tard, Guillaume Apollinaire. Mais le succès même du Feu, qui avait reçu le Prix Goncourt, et qu'on lisait dans les tranchées, m'était garant que plus tard, si une situation semblable devait se répéter, les gouvernements que nous aurions profiteraient de l'expérience, pour rendre impossible le scandale que constituerait une démarche analogue à celle de Barbusse. On ne les y reprendrait pas une seconde fois. Il fallait trouver autre chose.

De cela, dans les conversations entre A.B. et moi, il a été souvent question. Et d'ailleurs, dès 1921, au lendemain du Congrès de Tours, n'avions-nous pas ensemble tenté d'adhérer à ce parti communiste qui venait de naître ? Et j'ai raconté ailleurs comment nous en avions été écartés par un assez piètre personnage, passé à ce parti avec les locaux de la Fédération socialiste de Paris, Georges Pioch, qui devait finir dans le cheval-jupon du Maréchal Pétain. Que je préparais un langage sur lequel ni la censure ni les prisons n'auraient pouvoir d'interdit, que je cherchais le moyen d'être entendu du plus grand nombre, sans donner prise à l'interdit des puissants, c'est le fond même des discussions entre nous qui commencèrent un soir de septembre 1917, sur le boulevard Raspail, où nous découvrîmes, André et moi, chez l'un et chez l'autre, une même volonté de subversion. Ce n'est que bien plus tard qu'à la lumière même de ce qui nous avait unis s'engagea la discussion sur les moyens à employer. Tous mes livres de 1920 à 1939 sont les témoins paradoxaux de cette volonté secrète, et il faudrait les lire (prose ou vers, romans, poèmes, essais, de quelque nom qu'on les affuble) les uns après les autres à cette lumière. Je demande cette lecture, ainsi faite, et dont je n'ai jamais trouvé dans ce qu'on a écrit de moi (et de mes écrits) la volonté conséquente d'entendre ce qui grondait sous les mots, ou tout au moins, et toujours, jamais que comme une interprétation unilatérale, et par là faussée, de droite ou de gauche, de cette longue, et je ne sais que dire : «patiente » ou « impatiente », démarche qui aura été la mienne, par des chemins divers, pendant environ vingt années ou un peu plus. Je demande cette lecture, de la part de ceux qui la feront, sans faiblesse, d'un œil critique, je ne dirais pas impartial, mais implacable. Dieu sait que dans ce que j'ai écrit il y a eu à boire et à ne pas manger ! Dans ces livres qui vont suivre et réunir sous le signe de la poésie des textes parfois, pour moi, détestables, mais que je ne renie pas, parce que les mauvaises marches de l'escalier font tout de même l'escalier vers les lucarnes de la toiture, je fais, je laisse imprimer ce que j'ai donc pourtant écrit, quel qu'en soit le jugement séparé que j'en porte, et vous pouvez m'en croire, sans faiblesse. Mieux que des mémoires, où le mensonge, inconscient ou conscient, jette nécessairement un jour faux sur ce qui fut, la publication, après ma part des OEuvres romanesques croisées d'Elsa Triolet et Aragon, de ces livres où le domaine poétique s'étend à des écrits qu'on ne tient généralement pas pour de la poésie, ouvre, mieux que toute prétention à donner l'histoire de ma vie, la lumière et l'ombre de ces années qui, finalement, semblent couvrir un demi-siècle.., ah, ces phrases qui n'en finissent plus, comme ces jours abusivement perpétués de mon existence !

Qu'est-ce que je disais, non mais qu'est-ce que je dis? Ce n'est pas à moi de donner leçon de moi-même. Peut-être que rien ne vaut rien. Que tout est à effacer. Cela, d'autres en jugeront, et qu'ils soient au besoin injustes ! Car il n'y a pas de vraie justice."

Puis dès le début il y a en effet un texte à la gloire de Rimbaud, à la gloire de la littérature. Je reprends ici un article de L'Humanité sur le sujet-Aragon-Rimbaud qui renvoie à un écrit ppsytérieur à celui de 1918 : "JEUDI, 15 DÉCEMBRE, 2011. Dans un texte inédit de 1930, Aragon expose la force de rupture de Rimbaud, « introduction à toute conscience du langage ». Une saison en enfer, d’Arthur Rimbaud. Préface d’Aragon, postface d’Olivier Barbarant. Éditions le Temps des cerises, 120 pages, 12 euros.

 «Rien ne peut révolter un homme comme la considération de sa propre biographie. » Tout Aragon est là, peut-être, celui qui écrira, bien plus tard : « Quel est celui qu’on prend pour moi ? » Pour l’heure, nous sommes en 1930, c’est de Rimbaud qu’il parle, qui n’a pas pu « dissimuler assez de lui-même pour que les commentateurs abandonnent la reconstitution du monstre ». On l’oublie, à l’époque où se crée le surréalisme, les interprètes autorisés sont Paterne Berrichon, son beau-frère, et Claudel, tous deux prêchant la conversion tardive du « voleur de feu ». Pour les surréalistes, à son corps défendant, Rimbaud est coupable de n’avoir pas rendu « tout à fait impossibles » ces « interprétations déshonorantes », rappelle Olivier Barbarant, citant le Second manifeste du surréalisme : « Rimbaud a voulu nous tromper. » Pour Aragon, Rimbaud est un enjeu ; on ne peut se débarrasser du « voyant », ni l’inscrire, aux côtés de Lautréamont et Sade, au nombre des grands devanciers. Aragon choisit de dépasser la question, et de relire Une saison en enfer. Cette préface, destinée à une revue serbe, analyse de près le texte, ses effets rhétoriques, montre le caractère abusif de ces récupérations, l’ironie et la dérision de nombre de formules. Au-delà de la polémique, il met au jour ce qui dans la poésie-pensée de Rimbaud fonctionne comme « une sorte de radium intellectuel ».

Voilà pour la coïncidence que j'ai voulu partager. Jean-Paul Damaggio