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J’ai un peu repoussé l’achat puis la lecture de ce livre. La vie politique étant ce qu’elle est, j’ai décidé de me changer les idées et je n’ai pas été déçu du voyage. Un livre sidérant surtout pour un ignorant des mœurs culturelles parisiennes. Je découvre la fonction de Charlotte Delbo. Je ne connais rien de l’auteur, par contre j’avais eu la surprise de découvrir à ma porte de dénommé Clouscard (en 1995) venu en voisin de Gaillac jusqu’à Bruniquel. Plutôt que de commenter le livre je vous livre cet extrait avec justes quelques notes. J-P Damaggio

 Chez Tao-By en mai.

Nous sommes entre les deux manches de la finale de la coupe de FUEFA. Le Sporting Club de Bastia, sur son terrain détrempé, quasiment impraticable, a dû concéder le match nul contre Eindhoven. Mais rien n'est perdu et toute la Corse vit au vacarme de l'événement. Dans le restaurant[1], il semble n'y avoir que des supporters. Beaucoup d'hommes, des femmes aussi, portent le maillot de l'équipe ; on parle fort ; on refait le match ; on se congratule ; on désespère et espère de plus belle ; on s'engueule et se réconcilie ; on trinque à tout et rien. Je dîne dans un coin avec une amie et Michel. Il a apporté des exemplaires du Frivole et le Sérieux, qui vient enfin de paraître, après presque deux ans d'atermoiements, et il dédicace à des amis balanins de rencontre. Embrassades, bourrades dans le dos. « Merci, Glouglou[2] ! » — « Glouglou, tu as des nouvelles de Petit René ? » — « Glouglou, peux-tu m'en signer un pour ma sœur ? ». Il est vraiment populaire, entre Calvi et L'Île-Rousse, je m'en rends mieux compte à Paris[3].

Un homme observe le manège. Je l'ai reconnu. Il s'agit de Xavier Moreschi, le créateur du très fameux Annuaire mondial des Corses, amis de la Corse et de Napoléon. Il m'était arrivé d'aller le voir, en son petit bureau de la rue Saint-Lazare. Un habile, qui rentabilise son gros livre rouge de toutes les manières possibles : recettes publicitaires, retombées économiques à travers la location du label, actions de lobbying, combines diverses. Il émarge à quantités d'associations, dont le comité Miss France. Il est couvert de décorations, issues des pays les plus improbables, par le truchement des amicales et de ses propres réseaux. Autrement, un hâbleur, prétentieux et inculte.

 Quand l'agitation a cessé autour de nous, il se déplace vers notre table et jette un coup d'œil sur le titre. « Ah, vous êtes édité chez Jean-Edern Hallier. Un sacré phénomène, celui-là. Et de quoi ça parle, votre bouquin ? » Il porte beau, cheveux gris gominés, costume prince de Galles et cravate en soie, tranchant avec l'ambiance générale de vestiaire en bordée. Michel croit-il être en présence d'un professeur au Collège de France ou d'un grand humaniste bourgeois égaré chez les Corses ? Il ne se fait pas prier et débite, imperturbable : « Eh bien je cherche à analyser la déclinaison de la consommation et de la production dans l'économie politique du libéralisme libertaire. La mise en relation du frivole et du sérieux correspond à un nouvel espace social, le mondain, et à une combinatoire des nouvelles couches moyennes. » Cette rapide mise en bouche fait passer le visage de Moreschi de l'attention polie à la consternation, et, pour finir, à un irrépressible agacement. Il hèle l'une de ses connaissances, accoudée au bar : « Quale hè issu bedè ? » (« C'est qui ce pédé ? »). Étant donné ce qui se murmure déjà sur l'autre rive de la Seine, j'évite de traduire[4]. Mais mon ami[5] veut à tout prix savoir : « Qu'est-ce qu'il a dit ? » Je ne me dégonfle pas : « Que le sujet était très intéressant. »



[1] Tao By est à Paris, ce qu’on comprend un peu plus loin.

[2] Surnom totalement comique expliquée à la fin : de Clouclou les Corses sont passés à Glouglou. Moi-même j'ai longtemps écrit Glouscard.

[3] L’auteur du livre est Corse et il se trouve que la majorité des amis de Clouscard sont corses fait que je n’aurais jamais imaginé.

[4] Il fait référence à de anecdotes antérieures où des savants de salon font courir le bruit que Clouscard est homosexuel.

[5] Ici une belle faute d’orthographe qui ne me rassure pas sur les miennes. Il y a écrit « mon amie » (p. 90)