les yeux tristes

Le vieux québécois a les yeux tristes… tout comme son camion. Très célèbre dans son pays son dernier livre a atterri sur son bureau. Pour une tristesse affiché malgré un humanisme intact. Je reprends ici cet article du Devoir. Je retiens cette phrase si actuelle : "L'ignorance ça se travaille." JPD

 Le Devoir 12 novembre 2016 photo Pedro Ruiz

« Comment allons-nous, monsieur Bouchard ? » Un silence suivi d’un soupir puis d’un haussement d’épaules. Au fond de son oeil bleu perçant, on cherche une quelconque lueur d’espoir.

« Il n’y a pas de réponse à ça… mais quand on regarde la société évoluer comme je l’ai vue de mon enfance à aujourd’hui, qu’on vieillit, qu’on a fait un métier toute sa vie, il n’y a aucune raison d’être de bonne humeur pour toutes sortes de raisons », avance Serge Bouchard avec sa belle voix grave, cette voix qu’on a l’impression d’entendre dans cette trentaine de courts essais formant Les yeux tristes de mon camion.

 « Où sont passés la sagesse, les rêves, les espoirs ? Quel est le projet de la société québécoise ? À part le calcul comptable, la dette publique, la croissance, il n’y en a pas, de projets ! » constate-t-il.

 

bouchard

Serge Bouchard ne s’en cache pas. Il est pessimiste. Et las. Las de cette société de performance où la qualité, la durée et la réflexion ont fait place à la convivialité, à la spontanéité et à la légèreté. Selon ses dires, l’homme de 69 ans appartiendrait à cette espèce qu’on ne désire plus.

 « À la radio, on est à la capsule, le ton doit être plus haut et le rire, omniprésent. Les émissions locomotives de Radio-Canada sont des émissions d’humour. Ce rire est un symptôme très sérieux : nous ne sommes plus une société de contenu. Les experts disent que les gens ne veulent pas de contenu parce qu’ils refusent la durée. Je suis la preuve vivante que cela est totalement faux. Si tu es intéressant, tu peux l’être pendant une heure. »

 Sombre présent

 Fort de son regard lucide d’anthropologue, Serge Bouchard devine que l’on ne qualifiera pas notre époque de formidable dans un futur lointain. « C’est une époque difficile, probablement pleine de promesses, mais pour le moment, pleine d’interrogations, de culs-de-sac, de souffrance. On a inventé la télévision dans les années 1930, mais on ne sait pas encore comment en faire. Alors, avant qu’on sache quoi faire avec Internet… »

 Nostalgique ou nostalgiste ? « Je ne vois pas la différence. J’ai toujours fait la promotion positive de la nostalgie en disant que nous sommes des êtres forcément nostalgiques. Si tu respectes la durée, si tu la sens, tu ne peux pas éviter la nostalgie. Voyons donc ! La nostalgie, c’est le pays de ton enfance, un territoire que tu ne pourras plus retrouver jamais, jamais, jamais. Nous sommes tous des exilés à cause de la temporalité. Nous devrions tous nous tenir la main, nous dire : “Ce que tu vis, je le vis, tout le monde le vit.” »

 Hélas ! cette solidarité qu’il souhaite ne semble pas être au programme. «On n’est pas capable de parler à la jeunesse ni à la vieillesse. La crise identitaire n’est pas seulement nationale ou culturelle, elle est individuelle : qui sommes-nous, que voulons-nous, qui sont nos enfants ? Je ne crois pas que ce ne sont pas nos premiers sujets comme société. »

 À quelques jours de la victoire de Donald Trump, Bouchard se désole que l’humanité ne retienne rien de son histoire : « S’il y a une leçon avec ce qui se passe aux États-Unis, c’est que des populistes caricaturaux, ç’a déjà existé… Mussolini, Hitler… Les gens des communications connaissent les penchants de l’humain. L’ignorance, ça se travaille. Les gens ignorants en colère peuvent faire bien des choses. »

 Humaniste malgré tout

 À l’écouter dénoncer les travers et les failles de notre société qui refuse de vieillir et de regarder la mort en face, la laideur et la vulgarité s’étalant sur les réseaux sociaux, on pourrait croire que Serge Bouchard est un grand misanthrope devant l’Éternel.

 « Je suis un anthropologue, donc je suis humaniste. Je trouve ça beau, les êtres humains. Je suis d’autant plus déçu quand je suis déçu. Vous connaissez le graffiti “Destroy the fucking human race” ? Je trouve ça ben l’fun parce que des fois, c’est ce que je pense. »

 Pardon ? L’élégant érudit aux propos réfléchis cacherait-il une âme punk ? La question le fait sourire. « Peut-être… en tout cas, je m’y reconnais. Je n’ai jamais été un bon élève. Ça me passe par l’esprit, l’éradication totale de ce qu’on appelle les humains, qui font la guerre, ne soignent pas les enfants, ne les envoient pas à l’école. L’injustice sociale est rampante. C’est un échec grave. L’être humain est une créature monstrueuse éminemment dangereuse, cent fois plus que n’importe quel fauve. C’est incroyable le mal qu’il peut faire à l’humain et à la nature. »

 S’il n’est pas punk, Serge Bouchard, qui se déplace et parle lentement, apparaît malgré tout comme une figure subversive dans notre monde où l’on ne sait plus attendre. La lenteur serait-elle un luxe de nos jours ?

L’art de fabuler

Qu’il parle de son vieux Mack, de baseball ou de ragoût de boulettes, ou encore de la présence canadienne-française sur le territoire américain, de ses oncles héros de guerre ou des Amérindiens, Serge Bouchard n’a pas son pareil pour dévoiler la beauté du monde. À travers son regard poétique, son amour de la race humaine, sa nord-américanité bien assumée, il transforme l’ordinaire en merveilleux. Du coup, le lecteur éprouve une certaine fierté à redécouvrir son patrimoine en découvrant Les yeux tristes de mon camion.

 « J’ai un discours qui est vraiment à contre-courant. Si on avait un débat public, les identitaires nationalistes pourraient être les plus durs avec moi, car j’entraîne notre débat identitaire dans une autre direction. Une bonne partie de ma carrière, j’ai inversé les rôles. Au lieu de parler de défaite, j’ai fabulé sur nos ancêtres, sur nous, sur ma famille, sur le pays. Quand j’ai fait mon doctorat sur les métiers au long cours, on m’avait dit que le métier de camionneur, c’était un métier de zombies. Tu as le choix de dire ça ou de dire autre chose. Mon parti pris a toujours été de magnifier, de donner du sens, de grandir les choses, autant pour les coureurs des bois que pour les Indiens et les femmes. Si vous me demandiez où loge mon espoir, il est là, dans la poésie. »

Les yeux tristes de mon camion

Serge Bouchard, Boréal, Montréal, 2016, 208 pages