Léon Moussinac est déjà présent dans l'hommage à la photograhe Gerda Taro publié sur la revue Commune. Ici il raconte les derniers instants avant la mort de cette femme d'exception que j'ai évoqué à travers deux articles : Elena, Tina et GerdaHommage à Gerda Taro par Commune. Emouvant même si la présentation de Elena Poniatowska évoque des points ici oubliés comme par exemple le fait que son nom ne soit jamais cité quand lapresse communiste reprend ses photos. J-P Damaggio

 Hommage à Gerda Taro

Regards juillet 1937

 

Gerda taro

Le précédent numéro de Regards était en cours de tirage lorsque la nouvelle de la mort tragique de Gerda Taro nous est parvenue.

Gerda Taro, notre collaboratrice depuis le début de la guerre d'Espagne, a été tuée à Brunete. Ses amis, ses camarades, nous ressentons sa perte avec une douleur qu'il nous est difficile d'exprimer. Nos lecteurs, avaient peut-être moins remarqué le talent de Gerda Taro que son audace, parfois son mépris de la mort sur les fronts d'Andalousie, d'Aragon, de Madrid, d'où, avec nos reporters-photographes Capa et Chio, elle nous rapporta une documentation que, dès le mois d'août de l'an dernier, Regards était seul à pouvoir présenter et qui contribua tant à rendre sensibles les terribles réalités de la lutte de l'Espagne républicaine pour la liberté du monde.

Gerda Taro a été tuée à Brunete...

José Bergamin

On connait les faits. Notre confrère Ce Soir, qui s’était attaché Gerda Taro dés la première heure, les publiés

« Le 25 juillet, tandis que les troupes de Franco s'emparaient de Brunete, Gerda Taro qui avait quitté le village très peu de temps auparavant. voulut y rentrer. Le général commandant le secteur l'avisa que le front en ce point était rompu et tâcha de l'en dissuader. Mais Gerda Taro n'écoutant que son courage et cette étrange passion de reporter qui avait créé autour d'elle une sorte de légende sur le front de Madrid retourna dans Brunete. Une centaine de soldats républicains battaient en retraite. Elle les rassembla, leur parla et ils revinrent avec elle occuper une tranchée où, pendant une heure, ils résistèrent sous un bombardement intensif. C'est au bout de ce temps, quand il fallut quitter cette héroïque position, que Gerda Taro avisa la voiture où se trouvait M. Ted Allan, envoyé spécial de la Federated Press et du journal Clarion de Toronto (Canada). Elle s'était juchée sur le marchepied lorsqu'un tank républicain, qui se dirigeait vers les lignes à vive allure, déboucha à l'improviste et tamponna la voiture. Gerda Taro fut transportée à l'hôpital de l'Escorial : on lui fit une transfusion du sang. En vain. Elle mourait le lendemain, à l'aube. »

le peuple

On ne pouvait pas ne pas l’admirer.

On ne pouvait pas ne pas l’aimer.

Il faut qu’on retienne l’exemple qu’a donné cette femme-enfant d’une si vive intelligence et d'un si grand cœur, en tombant, parmi les soldats de la République, pour la cause antifasciste; il faut qu'on retienne l'exemple si noble que, au delà de son talent même et de l'amour qu'elle avait de son métier, Gerda Taro a donné une conscience fière et une volonté de servir. Je voudrais essayer de la rendre plus proche, une dernière fois. J'étais avec elle dans ce même Brunete, quelques jours plus tôt, au lendemain même du déclenchement de l'offensive républicaine. J’observais avec quel courage tranquille elle regardait et photographiait ce qui lui paraissait le plus propre à témoigner de la réalité. Je la revois, à l'entrée de Brunete notamment (tout près sans doute de l'endroit où elle est tombée) photographiant un groupe de soldats devant le mur d'une maison qui portait le nom du village : elle était à genoux au milieu de la route, et elle paraissait ainsi plus fragile encore que son Leica.... C'est cette photo, premier témoignage documentaire de la prise de Brunete contestée, alors par Franco, que publia Regards quelques jours plus tard. Je la revois, aussi, allant et venant d'un groupe à l'autre, s'informant, grave ou souriante, et toujours si intensément vivante.

Les soldats la connaissaient bien, sa silhouette leur était familière. Ils l'appelaient simplement : « La petite blonde... » Et dans leur façon de dire ces mots, ou de parler d'elle, leur admiration, leur affection aussi, gardaient comme l'accent d'un hommage.

On ne pouvait pas ne pas l'admirer, ne pas l'aimer.

Je raconterai encore une dernière image qui m'est si profondément, si précisément présente : le même soir, nous avions rejoint au milieu des blés, prés de Brunete, au bord d'un chemin creux, une batterie où se trouvaient des volontaires français, belges, italiens. Les villages brûlaient. la canonnade était incessante, les balles sifflaient de temps à autre. Au revers du talus, quelques soldats, surpris par un obus, déchiquetés, témoignaient encore... Nous nous étions entretenus un moment avec les camarades de cette batterie, puis comme ils nous avaient priés de manger la soupe avec eux, nous nous étions un peu attardés. Au moment de nous séparer nous chantâmes, tous ensemble, officiers et soldate, «l'Internationale» comme on se serre la main pour l'adieu, comme on affirme aussi sa certitude de vaincre. Gerda Taro était devant moi. Son beau profil se dessinait finement au-dessus des blés, son petit poing cognait le ciel. Elle chantait avec force. Beaucoup parmi ces rudes soldats qui nous entouraient avaient les yeux pleins de larmes. Cette scène, on l'imagine, ne manquait pas, à cette heure et dans ce lieu d'une certaine grandeur nue. C'est la seule de cette journée dont le Leica de Gerda Taro ne conserva pas l'image... Chère Gerda ! nous la pleurons tous à Regards comme la meilleure et la plus proche. Je suis sûr que les soldats la pleurent aussi.

Comme je lui demandai pourquoi elle ne rentrait pas à Paria avec nous, ainsi qu'il avait été prévu, elle me répondit :

--- Les événements seuls, ici, me commandent. Si « ça barde », je resterai encore quelques jours. Je suis là pour ça.

 Son travail, son devoir, son œuvre, son combat.

Pour ma part, je conserve d'elle cette image terriblement vivante dont je voudrais pouvoir faire don à tous ses amis, à tous nos lecteurs :

- un profil aigu, charmant, volontaire, de femme au-dessus des blés de Brunete, un petit poing d'enfant cognant le ciel, -- tandis que dans un silence surgi soudain, dans le silence du départ une alouette se met à chanter et Gerda a sourire.

Aujourd'hui, les blés de Brunete sont brûlés, Gerda Taro n'est que cendre, l'alouette...

Nous pleurons celle dont l'œuvre ne cessera point de témoigner, notre amie, notre camarade, avec cette même violence émue qui nous la faisait admirer et aimer. Léon MOUSSINAC.

P.S. Les photos :

-Une des dernières images qui ous restent de notre chère Gerda Taro. Notre amie est entre René Blech et Claude Avelline, photo prise sur le front de Guadalajara par Geroges Pillement lors du Congrès des écrivains.

- José Bergamin au congrès des écrivains, photo de Gerda taro qui servira à plusieurs dessinateurs.

- Des enfants et des soldats, photo Gerda Taro.