Je reprends ici un article ancien de Robert Redeker dont la vie de philosophe a été cassée par la menace de mort d’un islamiste. A ce moment là il présentait dans Marianne des livres dont celui sur la «vulgarisation scientifique» qui souvent n’a rien de scientifique. Une réflexion d’il y a dix ans et qui sera utile dans dix ans. JPD

 

Redeker

1er au 7 avril 2006 / Marianne

Comment rendre la science populaire ?

Par Robert Redeker

 Il est rare de passer une journée sans entendre, sur une station de radio ou une chaîne de télévision, ou sans lire, dans un quotidien ou un magazine, des énoncés commençant par : «D'après les scientifiques... », « C'est scientifiquement prouvé...» ou « Les scientifiques estiment que...» De pareils tours de langage sont trompeurs. Ce fétichisme trouve son origine dans une mauvaise vulgarisation de la science qui n'a pas donné aux destinataires du message les instruments pour rompre avec le sens commun. «L'opinion, en droit, a toujours tort », disait le philosophe des sciences Gaston Bachelard. Le dernier livre du philosophe Jean-Michel Besnier, la Croisée des sciences, invite à réfléchir sur les conditions d'une bonne vulgarisation des sciences. A quelles conditions la science peut-elle rencontrer le grand public ?

Diderot, on s'en souvient, se proposait, à travers l'Encyclopédie, de rendre la philosophie populaire Il ne faut pas se méprendre sur cette ambition ; elle ne se limite pas à l'apport d'informations au plus grand nombre, elle vise une transformation intellectuelle de la population. Son but : arracher la masse à ses manières spontanées de penser, corrompues par des stéréotypes, des images et de la superstition. Bref, rendre la philosophie populaire signifiait : changer le peuple dans son âme. Une problématique analogue apparaît avec la science : la vulgarisation scientifique, suggère Jean-Michel Besnier, n'a de sens que si elle évite les pièges du sens commun. Les obstacles à la réussite d'une telle entreprise ne manquent pas.

Certains savants se sont laissé prendre au jeu du merveilleux. L'un d'entre eux - que la charité nous empêche de nommer - commence même l'un de ses ouvrages grand public en affirmant qu'au vu des résultats actuels des sciences l'heure est venue de s'enivrer. Quelques autres, négligeant la différenciation entre foi et savoir, extrapolent, à partir des derniers résultats de la physique et de l'astrophysique, vers un melting-pot magico-religieux articulé à l'idéologie du New Age. Or, loin d'être fille du rêve, la science, selon Besnier, est fille de l'ascèse. Outre qu'elle suppose, à sa base, une rupture, la science contemporaine, quant à ses résultats, défie le sens commun. La mécanique quantique, la génétique, l'astrophysique sont parvenues à des connaissances dont la présentation à un large public nécessite une réforme de l'entendement collectif. Besnier, s'appuyant sur le biologiste Henri Atlan, signale «les risques auxquels expose aujourd'hui l'extrapolation des concepts de la biologie moléculaire ou de l'astrophysique». Le savant, le journaliste et l'enseignant se doivent d'éviter de réenchanter la science, de la transformer en poésie cosmologique, ou de réactiver les mythes naguère rejetés dans la caducité des superstitions puériles par les avancées scientifiques. Ce serait en effet abandonner le peuple à son ignorance.

Le retour, chez certains scientifiques, de la notion ambiguë de causalité favorise les confusions. A la suite d'Auguste Comte, puis du cercle de Vienne, la science s'orientait vers la mise en évidence de lois, ou de fonctions, comme dans les mathématiques. De nos jours, une causalité ultime - le gène, en biologie, ou l'hypothèse, en physique, selon laquelle il est possible de trouver l'« équation du tout » assurant la couture des niveaux macro- et microphysiques - se fraie à nouveau un passage, comme si la totalité (réduite à un seul principe, à l'instar du «gène égoïste» de Dawkins) était redevenue objet de savoir scientifique. Ce néocausalisme est un réductionnisme : on suppose que la complexité du monde trouve une explication dernière dans l'action d'un élément. De fait, le danger du retour de l'obscurantisme pointe dès lors que l'on dérape du réductionnisme méthodologique, utile pour progresser dans l'explication du monde, vers un réductionnisme ayant vocation à tout expliquer. La causalité réductionniste favorise, quand elle transforme ses hypothèses en êtres réels, quand elle mute les quarks, le Big Bang, le gène en réalités ultimes, les récupérations de la science par un imaginaire inapproprié. La véritable vulgarisation travaille à rendre ces dérives impossibles.

Comment rendre la science populaire sans la trahir ? Telle est la question qui traverse le livre de ce philosophe, Jean-Michel Besnier. L'auteur nous le rappelle : «Le progrès consiste plus que jamais dans l'apprentissage de l'abstraction et dans la rupture avec les images.» Un enjeu se détache, pour la vulgarisation scientifique : former les esprits plutôt qu'œuvrer, même inconsciemment, au développement de l'obscurantisme. Il échoit à la vulgarisation scientifique de bâtir ce nouveau sens commun en rupture, qui exige, plutôt que les facilités de l'imagination, la patience du concept, l'ascèse des travailleurs de la preuve. Le jour où cette tâche sera accomplie, l'adjectif «scientifique» quittera le lexique de la magie, plus personne ne s'enivrera des quarks ou des trous noirs, et il n'y aura pas d'esprit pour spéculer sur la cause universelle de tout 

La Croisée des sciences, Seuil, à paraître le 6 avril