Huma de 68 à 98

Voici l'édito de l'Huma qui présentait en 1998 les événements de 68. JPD

Humanité 7 mai 1998

Libération

QUELLES sont ces clameurs qui ont franchi le mur du temps et retentissent encore à nos oreilles trente ans après le fulgurant printemps de mai 1968 ? Tout compte fait, le fleuve parfois sombre de l'histoire étant depuis passé par là, à la lumière de la nouvelle intelligence du monde qui est le nôtre, nous y reconnaissons les puissantes clameurs de la libération humaine.

Le destin des peuples est avare de ces moments imprévisibles désordonnés et flamboyants, qui font trembler tout l'édifice. Et, en général, quelle que soit leur issue immédiate, heureuse ou amère, ils laissent des traces profondes et durables. En 1968, tour à tour ou pêle-mêle, dans la ferveur, la confusion ou l'illusion, ont surgi sur le devant de la scène les grandes figures de l'ouvrier exploité, de l'étudiant bâillonné, de l'employé écrasé, du lycéen enrégimenté, de la femme opprimée, du syndicaliste traqué, de l’individu oublié, du penseur mutilé, de l'amoureux étouffé…  Au nom de l'égalité ou de la justice, de la liberté ou de la conscience, du désir ou du bonheur, toutes les formes de l'aliénation humaine ont été conduites au banc des accusés. Et si tout cela, qui a travaillé les entrailles de la société française pendant quelques semaines, était du communisme, au sens originel du terme et au sens où nous le reconstruisons aujourd'hui ?

OH, certes ! les péripéties elles-mêmes du fameux mois de mai, les affrontements, les manœuvres et les calculs de toutes sortes qui en ont scandé les grandes dates, son bilan contrasté sont de nature à prévenir les esprits lucides de toute pieuse et naïve commémoration. L'époque était convulsive. A l'Ouest, de Berkeley à Berlin, de Milan à Mexico, la fièvre montait pendant que l'empire — l'empire américain — perdait son honneur et son âme dans les rizières de boue et de sang du Vietnam. A l'Est, l'autre empire allait quelques semaines plus tard écraser le printemps de Prague sous les chenilles de ses chars : son agonie était à l'œuvre, mais on ne le savait pas. Et Paris aurait pu ne connaître que les éclats d'une révolte étudiante si le monde du travail — la classe ouvrière – n’était pas monté en ligne : l’événement changeait alors de nature et d’amplitude. On connaît la suite. Le système a plié, mais n’a pas rompu. Une vieille loi se vérifiait : la force du capitalisme, c'est sa souplesse ; sa faiblesse, c'est sa nature, le verrouillage des aspirations humaines. On a d'ailleurs appris depuis qu'il ne suffit pas de rompre avec tel ou tel système pour les réaliser.

«EN mai fais ce qu'il te plaît », dit le proverbe. C'est ce qu'ont fait les militants communistes il y a trente ans avec ardeur : ce qui leur plaît c'est se battre. Cela leur a valu quelques anathèmes pendant que les beaux quartiers et les allées du pouvoir claquaient des dents. Mais ils ne pouvaient pas faire plus. Ils dansaient la java alors que l'orchestre jouait du «rock and roll». Le Parti communiste ne disposait pas en effet des instruments théoriques, stratégiques et politiques lui permettant de prendre la pleine mesure de l'événement. Il analysait avec les jumelles du passé. Il suffit pour s'en convaincre de rappeler qu'il n'abandonnera le concept de « dictature du prolétariat » que huit ans plus tard, en 1976, et qu'il opposait au fameux slogan «Une seule solution, la révolution» sa préoccupation de la signature d'un programme commun de gouvernement ! Le carcan du modèle, inspiré de l'Union soviétique, a lourdement limité, par sa nature même, son champ de manœuvre. On peut aussi penser qu'ayant, au long de son histoire, refoulé le courant libertaire de ses rangs, pourtant une des sources du communisme français, le PCF en a payé durement le prix en 1968. Et cet épisode de l'histoire, ce n'est pas le moindre de ses drames, scellera le trop long divorce avec la plupart des intellectuels français.

MAI 68 appartient aux historiens. Il serait bien sûr risible de prétendre délivrer quelques sentences définitives sur ce grand chambardement.

Les colonnes de notre journal n'ont d'autre ambition que de permettre à chacun de ses lecteurs de construire sa propre opinion. Et en particulier sur la question de «la politique» que toutes les périodes historiques intenses révèlent comme décisive. Mai 68 a raté la marche politique. On ne saute pas à pieds joints par-dessus cet obstacle-là. «La politique» rattrape toujours par les basques ceux qui s'efforcent de la contourner ou de l'ignorer. C'est pour l'avoir compris que le PCF travaille aujourd'hui, à la fois à approfondir sa visée communiste et à l'inscrire dans une démarche politique la plus fine et la plus souple possible, au cœur de la société et à tous ses niveaux.

«Un être vivant ne cesse jamais d'essayer de transformer le monde et lui-même dans le monde », écrivait Roger Vailland. Il aurait aimé Mai 68.

Claude Cabannes