Visiter Ingapirca
Le lieu phare de l’archéologie de l’Equateur se situe à côté de Cuenca et est à la dimension du pays : petit (ce qui n’est pas péjoratif). A la taille s’ajoute des règles précises compliquées par les horaires de notre bus.
Nous sommes allés voir les ruines en partant de Cuenca en bus à 9 h pour arriver sur les lieux comme promis à 11h 15. Là pour accéder à la visite en espagnol il fallait attendre 11 h 40 pour 45 minutes de parcours du lieu, afin de reprendre le bus à 1 h. En prenant la version anglaise peut-être aurions nous été moins bousculé puisqu’elle débutait à notre arrivée.
Ces petites questions pratiques n’auraient aucun intérêt si elles n’étaient liées à des questions… politiques. Avec les révoltes indigènes de l’an 2000 les cañaris qui sont les indigènes du lieu ont souhaité prendre le contrôle des ruines qui représentent un enjeu financier colossal. Une très belle loi de transparence des services publics imposent la clarté sur leur fonctionnement, donc sur le site d’Ingapirca, vous avez le nom de tous les employés, leur fonction et leur salaire soit au total 246 emplois !
Sauf que l’enjeu est plus encore, culturel : d’où la décision d’imposer des visites guidées faites par des défenseurs des indigènes qui expliquent l’histoire et le présent à partir de leur point de vue.
Notre guide était si sympathique qu’à l’heure qu’il devait nous consacrer il n’hésita pas à ajouter quelques minutes qui pouvaient nous faire rater le bus.
Pourquoi enjeu culturel ?
Le lieu est d’abord un lieu cañari puis est devenu un lieu inca et cette originalité ne peut que redoubler l’intérêt de la visite. La conquête espagnole en effaça presque totalement la trace sauf que La Condamine de passage à cet endroit en 1736 réussit à en dessiner un plan qui se révéla parfait, le jour où l’intérêt touristique poussa les autorités à faire des fouilles.
Donc dans ce modeste espace nous trouvons les traces cañaris qui construisaient avec des pierres ordinaires et les constructions incas avec de la pierre taillée à merveille. Les différences ne sont pas qu’architecturales.
Les cañaris constituent le peuple central de l’actuel Equateur. Ils furent si importants qu’au moment de la conquête inca le chef inca décida de marier son fils avec une fille d’un chef cañaris pour mieux obtenir leur soumission qui ne fut jamais totale.
La légende prétend que ce peuple, comme d’autres, a été victime du déluge, deux frères ayant réussi à survivre au sommet de leur mont sacré : le Huacayñan. Là ils furent secourus et alimentés par deux guacamayas (un nom de perroquet) à visage de femme et qui finirent par être des femmes qui donnèrent trois fils et trois filles. Ingapirca fut une de leur capitale.
Avant la visite nous avons pu découvrir un petit musée de site très modeste : une des découvertes majeures concerne une tombe cañari où à côté d’une femme de haut rang il y avait des squelettes d’autres femmes enterrées vivantes mais après avoir été droguées.
Le guide rappelle les grandes valeurs indigènes : ne pas voler, ne pas mentir (j’ai oubliée la troisième) qui font partie des programmes scolaires car nous avons fait la visite avec des étudiantes qui répétaient les formules, et le guide demande comment elles ont été perdues depuis, et à cause de qui ? A cause de la conquête.
Sauf que le même guide rappela qu’entre la haute classe cañari qui passa un arrangement avec les incas mais plusieurs autres tribus s’y refusèrent : même chez ce peuple il existait des approches différentes.
J’ai envie d’observer que la conquête inca ne fut pas plus tendre que celle d’Espagne car là aussi le guide n’oublia pas, après avoir fait tous les éloges possibles à la culture inca, de mentionner les déportations multiples de peuples que ces mêmes incas imposèrent aux récalcitrants.
J’ai en tête depuis longtemps cette question de l’impérialisme, bien antérieure à celle du capitalisme. Pourquoi des « peuples » (en fait leur classe dirigeante) décident d’en conquérir d’autres ? Car ils sont les plus forts et veulent l’être encore ? Car l’organisation militaire a été et reste la puissance plus déterminante encore que les raisons économiques ? Les Incas me font penser un peu aux Vikings. Comment naît le désir d’aventure ?
Christophe Colomb n’est pas parti à l’aventure pour découvrir un autre monde mais pour résoudre un problème économique : trouver un autre chemin vers l’Inde. Il n’est pas parti en impérialiste.
Mais revenons à Ingapirca.
Entre la première civilisation et la suivante la différence qui saute aux yeux dans les ruines, c’est l’ordre : mathématique chez les Incas, circulaire chez les cañaris.
En bavardant avec le guide il a reconnu que le quechua était en train de se perdre même s’il existait encore des communautés pour lesquelles c’était le langage quotidien.
Ceci étant le pouvoir en place fait tout pour lui assurer un avenir : résumé télé des infos en quechua (et aussi en lange des signes), chronique régulière dans le quotidien gouvernemental.
Une visite d’une heure qui a permis de saisir des aspects majeurs de ce lieu mais cette civilisation ne fut qu’une parmi de nombreuses autres sur le territoire actuel de l’Equateur.
JPD