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Vie de La Brochure
21 novembre 2017

Le Tango selon Alicia DUJOVNE ORTIZ,

Comment écrire des dizaines d’articles sur l’Argentine sans passer par le tango ? Pour ce faire et commencer cette série, je reprends ce texte d’Alicia DUJOVNE ORTIZ que j’apprécie et dont à un moment, quand elle était à Toulouse, Claude Sicre m’avait donné son numéro de téléphone pour un contact improbable. Le tango en danse baroque ? J’y reviendrai. J-P Damaggio

 

espaces latinos septembre 1996

 Alicia DUJOVNE ORTIZ, Extrait de son livre Buenos Aires, choisi par l'auteur : Comme échappé d'un tableau de Chagall...

 Après cinq ans passés loin de mon pays, j'ai assisté, il y a quelque temps, au spectacle absurde et touchant d'un orchestre de tango. Et j'ai tout compris, brusquement. Buenos Aires était là, devant moi, tout entière, sous forme d'un orchestre : un bandonéoniste rebondi, d'origine italienne, gonflait et dégonflait son instrument, d'origine allemande, comme s'il agrandissait et diminuait le sourire d'une bouche ridée, un guitariste, d'origine espagnole, avait l'air sombre et le sourcil sévère. Un pianiste, incroyablement blond, avait manifestement la même origine que le bandonéon. Un violoniste aux cheveux roux paraissait échappé d'un tableau de Chagall. On sentait qu'il n'avait jamais quitté la Moldavie de ses ancêtres (et des miens). Il faisait onduler sa phrase comme un serpent d'Orient. Son violon sanglotait dans des demi-tons insinuants, sournois, zigzagants comme le sillage d'une charrette tzigane à travers un champ de tournesols. Il ne s'adressait plus à l'oreille mais à la nuque, à l'épine dorsale, à la vipère jumelle de la moelle épinière. Et je me suis dit «La voilà, ma ville. La voilà telle qu'elle est : bâtarde, métisse, impure, tous sangs mêlés, et toutes nostalgies. Et voilà sa musique : musique d'ailleurs, de partout, de nulle part.» Musique des souvenirs perdus, des temps d'autrefois immense territoire sonore où se sont retrouvées toutes les victimes du dépeuplement et du peuplement de la République argentine : la plainte indienne et la plainte juive, l'arabesque espagnole et l'arabesque maure, avec des roulades de canzonneta napolitaine, rythmées de tambours africains, arrosées de morriña, cette tristesse de Galice. Toujours l'ancienne question : «Qui sommes-nous ? Où allons-nous ?» Et tous ces musiciens luttaient ensemble, pour connaître un orgasme de douleur, qu'ils avaient du mal à atteindre, s'acharnaient sur le rythme du «deux quatre», comme sur le corps d'une femme, violents, sentimentaux, enragés, tirant indéfiniment mon cœur vers leur vide ? Mon cœur qui menaçait de se défaire, comme un écheveau de laine...

 Ensuite, j'ai dansé. Il faut préciser, avant tout, qu'une femme argentine ne danse jamais le tango comme si de rien n'était, d'une façon courante.

Elle ne le danse qu'avec certains cavaliers, comme elle ne fait l'amour qu'avec certains hommes. Ce qui se passe entre deux êtres qui dansent le tango est chaque fois unique. On construit chaque fois le tango. On l'invente. De même qu'il n'existe pas deux empreintes digitales identiques, il n'y a jamais deux tangos identiques. J'ai donc dansé avec l'homme qui, mieux que les autres, me parut capable de faire surgir, de ses jambes et des miennes, cet animal fabuleux, ce monstre bicéphale, qu'on appelle : tango. Monstre à quatre pattes, langoureuses ou impérieuses, qui ne vit que le temps d'une musique, et meurt assassiné par le tchan-tchan final. J'ai éprouvé alors, dans mon corps entier, l'oblique sentiment d'être porteña. Comment concevoir un tango face à face ? Un tango carré ? Un tango est foncièrement transversal, foncièrement baroque. L'esprit classique avance droit devant lui. L'esprit baroque s'offre des tours malicieux, — délicieux. Ce n'est pas qu'il veuille arriver plus vite. Ce n'est même pas qu'il veuille arriver. C'est qu'il veut jouir du voyage ? Où allions-nous ainsi, mon cavalier et moi, croisés l'un à l'autre, non pas comme la croix chrétienne, mais comme les tibias qui soutiennent la tête de mort, sur le drapeau des pirates ? Où allions-nous? Ou, plus exactement, où allait-il, mon dictateur privé, qui commandait à chacun de mes mouvements en traçant, sur mon dos, un signe secret ? Une femme qui danse le tango doit posséder des dons divinatoires. Il lui est recommandé de se faire transparente, presque médiumnique, de décrypter les ordres de son cavalier quelques secondes à l'avance, avant même qu'il sache lui-même quelle position déhanchée, vicieuse, perverse, il va imposer à son pied.

 Tout en dansant, je me souvenais d'un cheval que j'aimais monter. Je me rappelais la façon si délicate dont il restait à mon écoute, et comme il savait s'arrêter, s'il devinait chez moi la moindre hésitation sur le chemin à suivre. Ma main n'avait pas encore bougé, n'avait pas même tremblé sur les rênes, qu'il comprenait déjà l'idée nouvelle germant en moi. Pour une femme, danser le tango, c'est ce cheval divinement sensible, c'est obéir aux ordres les plus subtils et les plus silencieux du cavalier aux jambes d'acier.

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