Le tango par une non danseuse
J’aime bien prendre un article en contre-point par rapport au précédent. En contre-point car c’est celui d’une non danseuse « entrée dans la modernité au rythme des secousses du rock». Une modernité que pour ma part j’ai refusé. Il m’est arrivé au moment autour de 1996 de danser le tango dans le cadre de deux séances d’un atelier mis en place à Montauban pour la préparation d’un spectacle. Un effort qui m’a porté ensuite vers la salsa nettement plus facile surtout parce qu’elle ne nécessite pas un partenaire plus exactement un complice.
Ce témoignage reprend cependant des notions présentes chez Alicia Dujovne-Ortiz. Les arabesques, et surtout ce point : « blesser les cœurs » d’un côté «connaître un orgasme de douleur». J-P Damaggio
Épiphanies par Maria A. SEMILLA DURAN
Espaces latinos, septembre 1996
À l'origine, c'est un souvenir d'enfance. Une petite ville du Sud, en Argentine. Un club populaire, le Prado Español, et sa piste de danse en plein air. Un silence religieux qui se fait tout à coup à l'annonce de quelques noms : Canaro, D'Arienzo, Di Sarli... Un orchestre qui s'installe et le son des violons, limpide, qui monte dans la nuit étoilée, avant que la plainte des bandonéons ne vienne blesser les cœurs. Pour la petite fille que j'étais, le rituel restait incompréhensible, mais le moment avait une beauté solennelle et recueillie. La musique prenait possession des corps des danseurs, les métamorphosait : le port de tête devenait majestueux, le buste se redressait, les hanches s'assouplissaient, les jambes traçaient des arabesques d'une mystérieuse exactitude. Au centre de ce cercle d'initiés, soudainement lointains, mes parents avaient une beauté toute neuve.
Le temps n'a pas cessé de passer depuis. J'ai compris le rituel, je me suis nourrie de cette musique, j'ai tant de fois essayé ces gestes abstraits et charnels à la fois... Je n'ai jamais réussi à faire partie du cercle d'initiés qui communiaient dans cette messe sensuelle des corps, je n'ai jamais cessé d'en rêver. Entrée dans la modernité au rythme des secousses du rock, je manquais probablement de l'élégance requise, de la précision discrète sans laquelle le miracle ne saurait avoir lieu. Mais chaque fois que je vois un homme et une femme se cambrer au rythme du tango, dans ce subtil mélange de désir et de rigueur où le sexe se mime et se sublime, je sais que la transfiguration s'opère et les révèle. Et moi-même, qui ne le danse pas, impardonnable péché identitaire, je sens que mon corps répond à cet appel et, comme ceux des danseurs, se redresse, s'abandonne et les rejoint dans cette dimension mythique où tout un peuple se dit, frôlant la transgression, défiant les interdits, avec une virtuosité parée de dignité, libre, malgré tout.
Aujourd'hui, je suis très loin de ce pays du bout du monde qui est le mien, mais je n'ai rien oublié. C'est peut-être pourquoi, au coin d'une rue, en cette France qui l'a reçu et aimé, le tango me rattrape. Je ne manquerai pas au rendez-vous. Au fil du temps, les labyrinthes de la mémoire ont gardé cette image première, ce premier ravissement. Où que je les retrouve, je les reconnaîtrai. Ayant suivi ce parcours initiatique de Buenos Aires à Paris que le tango a si souvent chanté, je saisirai, moi aussi, un brin d'éternité.