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Vie de La Brochure
2 mars 2023

Rossana Rossanda dans le livre 101 femmes du monde

rossana

Rossana Rossanda

Italie-Croatie, 1924

 Chère Rossana, au cours de mon dernier voyage en Italie j’ai acheté les mémoires que le dirigeant communiste Pietro Ingrao a publié en 2007 (Nous voulions la lune), ce qui m’a incité à relire le dialogue que tu as entamé avec lui après la défaite de la gauche italienne en 1994, et qui avait été publié à l’époque par ton journal Il Manifesto, avec à la base, un texte commun.

En 1969, Pietro a pensé qu’il pouvait encore faire évoluer le PCI de l’intérieur alors que toi, tu quittais le bateau pour créer un journal communiste échappant à l’orthodoxie jusqu’en 1978 date à laquelle tu quittes Il Manifesto pour te consacrer à la réflexion.

Votre confrontation de 1994, c’était un peu comme des retrouvailles, le PCI ayant disparu malgré les efforts de Pietro…

Avec le recul de 2011, vos analyses, vos différences, vos questionnements me passionnent encore plus. Et dire que la question de la dette était déjà, en 1994, en première ligne ! Pourquoi les commentateurs font-ils comme si les critères de Maastricht n’avaient jamais existé pour combattre la dette ?

Parmi le riche foisonnement d’idées, je retiens le rapport à l’Etat par lequel a commencé la paradoxale victoire de Berlusconi en 1994. La dénonciation des scandales entre 1990 et 1993 (Opération Mains propres) appuyée par la gauche, a contribué à valider les discours de la droite ! Les corruptions des partis et de l’Etat ont conduit beaucoup d’Italiens à penser qu’il fallait en finir avec l’Etat, une tendance d’autant plus facile à développer en Italie que son histoire a eu du mal à être nationale. Inversement, la gauche, et plus encore le courant communiste, a toujours pensé que la prise du pouvoir d’Etat, réduisant ainsi le pouvoir des forces capitalistes, permettait un grand pas en avant vers la construction du socialisme. La pensée de Gramsci, à laquelle tu te réfères souvent, a fortement nuancé cette approche, mais pas assez. Face au démantèlement de l’Etat tu dis : « Nous avons besoin de repenser une sphère publique régulatrice du capital, et gestionnaire du Welfare. »

Cette seule phrase supposerait un livre !

 Le recul de l’Etat, par le recul des services publics dont il avait la responsabilité, fait le bonheur de la droite nouvelle. Cette droite récupère d’autant mieux, à son profit, le refus de l’Etat par une certaine gauche, que celle-ci n’a pas proposé une forme nouvelle de services publics et « d’Etat providence » pour traduire à la française le mot « Welfare ».

 A partir de ce fragment de réflexion, je ne veux pas reproduire ce que tu dénonces : en rester à des fragments. Avec l’exemple du féminisme et de l’écologie, tu montres à la fois les avancées et les reculs. Les avancées sont bien connues et prouvent qu’il n’est pas indispensable à la gauche de conquérir le pouvoir d’Etat pour faire évoluer les rapports entre les sexes. Face aux détracteurs du combat féministe qui pensent que les droits de femmes ne pourront avancer qu’après la victoire du socialisme, les acquis féministes du XXe siècle démontrent que, même dans le système, des avancées importantes sont possibles. Un fait admis par tous les progressistes depuis longtemps… sur d’autres thèmes !

Par contre, la fragmentation propre à toutes les revendications dites sociétales conduit à faire l’impasse sur le cœur de la question, les rapports de production.

Des milliers de citoyens peuvent demander des changements en termes de mode de consommation, sans mettre le petit doigt là où ça fait mal, le mode de production !

La production offre à grande échelle des produits jetables source d’un énorme gâchis et en même temps en tant que consommateur, il faudrait réduire ce gâchis…

Sur ce point, ton débat avec Pietro, est passionnant. Vous partez du même principe, l’importance de la production mais sans en tirer les mêmes leçons.

 Pietro considère que l’informatisation est plus qu’une révolution technique, et que la gauche n’a peut-être pas encore compris les mutations provoquées par ce phénomène. Je suis moi-même très sensible à cette approche car, au cours de ma dernière intervention dans un congrès du PCF, en 1984, j’avais demandé, sans succès, d’intégrer dans les textes, les analyses de Paul Boccara, économiste de référence de ce parti, sur « la révolution informationnelle ». Pourquoi un tel refus alors que Boccara me semblait l’économiste en chef de ce parti ? Peut-être pour éviter de donner à une question « technique » trop d’importance ?

 Pour toi, chère Rossanda, cette informatisation continue la classique obsession du Capital : « réduire les coûts de production pour augmenter les profits », et, naturellement, la force de travail a un temps de retard par rapport à cette mutation dont elle subit les effets, sans en avoir conçu et connu les principes. Pietro Ingrao se place sur un autre plan : l’informatisation en finit avec le fordisme et la grande entreprise constitutive d’une classe ouvrière qui ensuite a eu une représentation et une action propre. On avait alors ouvert les colonnes du Monde Diplomatique à Pietro qui avait conclu ainsi un article reprenant les thèmes dont vous débattez dans le livre :

« Dans les vingt-cinq dernières années l’innovation capitaliste a emporté les bases mêmes – lieux, alliances, formes politiques – sur lesquelles la gauche appuyait son identité. Ou la riposte sera à ce niveau – avec le temps qu’il faudra -, ou il sera difficile de rénover ce rapport entre les citoyens et la politique qui fut la grande invention de la gauche au cours du siècle. »

Dans ce texte chaque mot est un programme : innovation, identité, rénover, invention…

 Pour conclure, le dernier mot te revient. Dans ta lettre du 30 décembre 1994 tu écris :

« Si le politique ne dirige pas l’économie, l’économie le mange. N’est-ce pas ainsi ? Je frémis en l’écrivant, il me semble être encore une soixante huitarde. » Jean-Paul Damaggio

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