L'écrivain montalbanais Emile Pouvillon (1840-1906) avait 27 ans quand il participait au journal de Vallès, La Rue, en 1867. Voici un des articles publié juste après le nouvel an de 1868 qui donne de l'homme un aperçu peu classique. Vingt ans il publiera sur le même thème un article dans La Femme que je reprendrai plus tard. Jean-Paul Damaggio

 

 

LE FUMIER DU JOUR DE L'AN

Le jour de l'an est mort — éteinte cette friperie éblouissante qui empourprait le brouillard,— aplati, vidé, ce mensonge gonflé d'espérances, bariolé d'illusions. Il n'y a plus à la place qu'une loque infâme piétinée dans le dégel -- le fumier du jour de l'an.

Oh ! bombances de la Saint-Sylvestre ! honnêtes goinfreries bourgeoises de boudins et de bonbons d'étrennes, cordon serré des convives en goguette, têtes ensommeillées des enfants, les coudes alanguis sur la nappe ! vous aussi, bottines enlacées sous la table, regards allongés, vertige de l'adultère qui monte à la tête avec les vapeurs des viandes et les fumées du vin ! Qui pense encore à tout cela ? Je ne vois plus que la laide grimace du pauvre homme de mari et ses doigts piteux qui fouillent le gousset vide à la veille d'une échéance.

Gentils sacs de bonbons satinés, moirés, beau papier à dentelle des compliments d'enfants enluminés de devises et d'emblèmes :

« Dans ce jour solennel, nous venons, chers parents... »

ou bien :

« Chers parents, nous venons, en ce jours olennel... »

Toutes ces belles choses ne sont plus que chiffons déchirés et sordides, que les servantes jettent au panier dans le tas des cartes de visite et des bouquets pourris— le fumier du jour de l'an !

Les jouets, soldats et pantins, ces rois de la veille, ne durent pas davantage. Comment résister aux tendresses brutales des marmots brise-fer, à leurs curiosités emportées, à leurs dépits. La fragilité même de ces idoles les exaspère : cet or qui crassit les doigts, ce fer-blanc qui se tord, ce carton qui poisse, ce masque impassible, remue, parle, ou gare ! Ils pleurent le premier nez cassé, la première égratignure, et se vengent en dépiotant le reste. Pauvres jouets ! Bossués de coups, délayés de baisers, effilochés, décousus, recollés de salive, rapiécés de loques; ce ne sont plus que des monstres, des épaves méconnaissables. Le son coule des blessures béantes des pierrots éventrés; les tambours crevés se remplissent de silence. Amputés, décapités, invalides, trompettes faussées, binious rauques, jonchent la poussière des placards.

Le jour de l'an est mort. — Les baraques des boulevards ont disparu, démontées, emballées, effondrées en un clin d'oeil. — Les petits marchands, aboyeurs et aboyeuses, reprennent le chemin des faubourgs très enroués et légers d'inventaire. Ont-ils seulement gagné du pain pour huit jours?

Eclipse de jouets ! Décrochés partout de l'étalage, évanouis, où sont-ils ? Emmagasinés dans des docks silencieux de polichinelles, ou bien endormis dans les limbes où grelottent les larves des pierrots transis !

Où commence l'homme ? où finit le pantin ? On avait peine à le distinguer hier dans ces grappes de laquais grotesquement fantasques pendus aux voitures de gala, dans ces figures entrevues derrière la vitre, curieux personnages caparaçonnés d'or et d'argent !

Les voitures s'arrêtent, les mecklembourg piaffent, les laquais se cambrent groupés sous le péristyle. En face, la cohue se pousse ou se bouscule, habits et blouses affairés, imbéciles, dévorant des yeux et commentant les gestes des grands dadais écarlates et dorés, écoutant les rumeurs confuses qui viennent, tambours, fifres et clairons. Ils passent, ils passent. Combien? mille, deux mille peut-être, un régiment, une armée. Les moutards, troupiers en herbe, battent des mains, allongent les jambes à la suite : ran pan plan, ta, ra, ta, ta, tzing, tzing !

Le gâchis reparaît plus gluant ; la foule se précipite, affamée de spectacles, et couvre de nouveau la rue.

Le jour de l'an est mort.—Les échines ankylosées se redressent; sur les sourires de commande effacés reparaît le pli sinistre ou grotesque creusé au front par l'habitude, le métier. Les enfants, lassés des jouets, retournent aux pensums, et les hommes à la tâche effrayante de vivre.

Tous, assommés, écoeurés, malades, nous sentons remonter à nos lèvres l'amertume des mensonges et des lâchetés de l'an passé et l'avant-goût des lâchetés et des mensonges de l'an prochain.

Regardez maintenant une dernière fois dans la rue morne, glacée, les tas de fumier pailletés de clinquant.

Dans les blancheurs de l'aube blafarde débouche une bande de balayeurs muets, appesantis par le sommeil ou l'ivresse, hommes en sarreau bleu, filles rousses d'Allemagne. Un dernier coup de balai, la besogne est faite ; boue et clinquant hideusement mêlés coulent à 'égout.

Emile Pouvillon