Au moment même où le FN émerge en 1984, une crise traverse le PCF symbolisée par Pierre Juquin ce qui fait qu’à la présidentielle de 1988, décisive pour Le Pen, il y avait en piste les trois hommes porteurs d’un futur pour la France : Jean-Marie Le Pen, Pierre Juquin et Antoine Waechter.

Pierre Juquin en sera le grand perdant et Jean Marie Le Pen le grand gagnant. Mitterrand gardera le pouvoir mais n’en sera que la façade.

Comme nous le savons, la droite dure a cru un temps que le FN pouvait être compatible avec ses projets, ce que les législatives de 1986 infirmèrent, mais elle n’a pu ensuite arrêter le phénomène, dont le PS pensait au contraire tirer bénéfice.

Inversement, Juquin ne pouvait, sur le créneau choisi (l’ecosocialisme), sortir vainqueur car cette même classe politique, incapable d’arrêter le FN, lui a fait barrage grâce à Waechter présentant un courant écolo… présentable. Waechter, un Macron avant l’heure avec sa position ni droite ni gauche, pouvait être manipulé par la droite et la gauche. Inversement Juquin, donné à 4% au début de la campagne, «bénéficia» d’une opposition ferme du PCF et du PS pour des raisons différentes et termina à 2%.

Pendant la campagne comment Juquin a-t-il combattu Le Pen ?

Il avait publié un livre Fraternellement libre hors des sentiers battus sous forme de lettres reçues (il fallait être différent sur le fond comme sur la forme). Pour le FN, il y en a plusieurs : des nouvelles lettres persanes !

Je retiens la suivante qui reste au cœur des pensées ordinaires, à gauche, sur le FN. Sauf que, sans que Jean Marie Le Pen le sache, l’histoire du FN n’a pas été la continuation d’une histoire classique, mais a démontré la naissance d’une autre histoire, comme l’écosocialisme aurait pu être le début d’une nouvelle histoire.

De son côté, Arlette Laguiller et LO ne cesseront de se présenter comme la suite de cette même histoire : après les radicaux, les socialistes et les communistes, l’heure de l’extrême-gauche ne pouvait qu’arriver d’autant que l’URSS s’est effondrée. Cette heure là n’est pas arrivée.

Tout ce que dit Juquin est exact, mais l’électorat FN a voté pour ce parti non en souvenir du passé, mais en réponse aux crises qui s’annonçaient et qui se sont produites, si bien qu’en 2017 un candidat d’extrême-droite a pu se présenter dans ma circonscription au nom du parti des Patriotes, avec en grand la photo de Jean-Marie Le Pen, et faire seulement 1,9% des exprimés quand le FN en faisait 22 !

Au début, JMLP a créé un attrape-mouche pour ensuite construire un grand mouvement, mais l’électorat FN en a fait une ligne politique sans plus ! Le Pen pensait créer des organisations dans la police, chez les commerçants, avec un FN structuré capable d’occuper la rue or l’électorat a seulement souhaité voter FN et basta ! Le FN a très vite échappé à son créateur mais tous les commentateurs ne regardaient que le créateur, pour faire oublier la crise sociale qui l’alimentait ! Certains ont pensé qu’avec la disparition de JMLP le FN s’effondrerait et il n’en fut rien, au contraire ! Vous me direz que c’est parce que c’est sa fille, mais sa fille, sa petite-fille, son gendre, où qui vous voulez, l’électorat votera FN car le FN lui appartient ! En conséquence, tout regard méprisant envers cet électorat qui serait trompé, est une erreur ! C'est ce regard qui est une erreur ! Personne et pas même JMLP ne fera aller cet électorat au-delà de la ligne affichée (nationalisme, xénophobie, racisme) qui a le mérite de rester la même depuis le début !

Il faudra trente ans de plus pour qu’en réponse à cette crise radicalement nouvelle, l’Italie voit naître Le Mouvement Cinq étoiles, l’Espagne le mouvement Podemos et la France le mouvement France insoumise, trois cas différents car d’abord en lien avec les histoires nationales, mais similaires avec un peuple en quête de nouveaux partis politiques. Les objectifs radicalement différents m'empêchent pas les similitudes quant à la forme.

L’histoire ne bascule jamais d'un coup : depuis 1968, l'espoir socialiste, (même à visage humain) a perdu le fil du temps, aussi, le capitalisme capable de tout changer pour que rien ne change, a repris du poil de la bête. Les partis traditionnels ne sont pas morts mais vont continuer de se limiter à la gestion du quotidien, incapables qu’ils sont d’anticiper l’avenir d’émancipation pour les uns, ou de soumission pour les autres.

Jean-Marie Le Pen ne savait pas qu’avec le FN il donnait naissance à un parti qui lui échapperait même s’il restait une propriété familiale. Aujourd'hui il pèse moins de 2% avec un FN toujours autour de 22% !

J-P Damaggio

 

Texte de Pierre Juquin, 1987, LETTRE

Rhedi à Usbek, à Paris

J'allai l'autre jour voir une grande bibliothèque. Le Pen n'est pas que d'aujourd'hui. Il remue les passions et les bassesses du nationalisme français. Tout un passé louche et criminel a forgé sa pensée. Dans ses vues il y a les idées de tous ceux qui, depuis 1789, rêvent d'annuler les acquis de la Révolution française : émigrés de Coblence, ultras de 1830, Mac Mahon, j'en passe. Il y a la tradition boulangiste, l'état-major et les couvents antidreyfusards, les ligues fascistes de 1934, l'extrême droite «révolutionnaire», le poujadisme, l'OAS. Les survivants des plus récents de ces épisodes ne laissent pas de cohabiter dans le Front national ou de le suivre dans son sillage.

Tu as ouï parler du vichysme. Par une bizarrerie de l'esprit de certains Français, à moins que ce ne soit par le souci de protéger des intérêts, la plupart des archives de cette époque restent fermées. Mais on sait assez, par des travaux d'historiens fondés sur les documents publics et sur les archives allemandes, comme le gouvernement de Vichy est allé au-devant des exigences hitlériennes, comme il a fait du zèle, comme il en a rajouté, par exemple, dans la persécution des juifs. De tous les parrains du lepénisme le vichysme est le principal. Le Pen est le fils politique et spirituel de Pétain. Son programme de «remise en ordre de la France» comporte beaucoup d'orientations, de propositions qu'il semble avoir pillées dans le plan de «Révolution nationale» que Pétain comptait mettre en œuvre en 1940.

En même temps, le Front national a des racines inavouables qui conduisent au-delà du Rhin et des Alpes. En 1973, quand sa langue était moins châtiée qu'aujourd'hui, Le Pen disait vouloir, comme Mussolini jadis, réunir en « faisceau » toutes les composantes du nationalisme français. Là, Le Pen tire profit du petit nombre des interprètes qui, dans le monde occidental, corrompent l'histoire. Tu sais que ces «révisionnistes» jettent le doute sur la réalité des plus monstrueux crimes nazis, pourtant mille fois attestés. Le professeur Faurisson, qui nie l'existence des chambres à gaz, fait partie d'une école intellectuelle déjà influente et forte financièrement aux États-Unis, en Allemagne fédérale, en Grande-Bretagne, en Suisse. Le Front national navigue dans ces eaux-là. A l'origine, parmi les « nationalistes révolutionnaires» venus de la secte Ordre nouveau, le jeune historien François Duprat, proche ami de Le Pen, exerça une forte influence sur le Front national. Il niait l'ampleur du génocide juif ; il ravalait l'hitlérisme à une dictature banale comme l'Europe en a tant connu.

C'est un pesant fardeau, mon cher Usbek, que celui de la vérité, lorsqu'elle est odieuse. Redhi.