Laissez-moi d'abord vous raconter le vrai cauchemar de Clouscard tel que le rappelle René Caumer dans la préface du livre de François de Negroni, Avec Clouscard :

"Ce bon rugbyman-là avait un rêve récurrent, qu'il faisait, disait-il, au moins une fois par trimestre : "Je joue à l'aile et tout d'un coup on voit se ruer sur nous, sur notre terrain à Gaillac en plus : Hitler ! Balle en main, lancé à toutes pompes vers notre en-but, derrière sa moustache à la con. Laissez--le-moi, laissez-le-moi, laissez-le-moi, je gueule. Et je te le cartonne plein fer au poitrail. Je lui pète un tampon qui le désintègre." Il y a des rêves qui méritent d'être décorés."

C'est dans la maison de René Caumer en Corse que Clouscard est devenu un fana de l'île mais à sa façon, et c'est un autre sujet. Clouscard était avant tout un homme de Gaillac où a vécu longtemps sa mère institutrice (et où il est mort), et de Corse.

 Un hors-série de l'Obs sur Mai 68 donne la parole à Serge Audier qui dénonce la position de Clouscard pour qui Mai 68 a donné naissance à l'idée de "libéral-libertaire" et par là-même à la mise sur rail du néo-libéralisme. Pour dérouler son argumentation il prétend que cette vision clouscardienne s'arrête là, alors que, comme l'indique le titre de l'article : "Les soixante-huitards ne sont pas tous devenus de nantis". Ce à quoi Clouscard aurait répondu que l'exception confirme la règle !

Pour appuyer son propos, Serge Audier fait de Clouscard "un intellectuel du PC" ce qu'il n'a jamais été même si à partir de 1980 et son entrée enfin aux Editions sociales, la presse du PCF lui donne la parole au compte-goutte.

Pour le PCF la position sur Mai 68 a toujours été de valoriser la lutte des salariés pour marginaliser celle des étudiants. Clouscard ne fait pas l'inverse (il ne fait jamais l'inverse) : il valorise l'ensemble ! Et sa thèse sur le libéral-libertaire ne signifie pas essentiellement que beaucoup de soixante-huitard ont par la suite occupés des places centrales dans les couloirs du pouvoir (sans y être en première ligne) mais que l'idéologie mise en place a permis au capitalisme de faire un bon en avant !

Donc la référence à Clouscard est à la fois utile (le philosophe existe encore) et injuste.

Pour conclure le numéro spécial l'Obs donne la parole à une Etasunienne, Nancy Fraser qui, si elle ne cite pas Clouscard (peut-être ne l'a-t-elle jamais lu car je n'ai pas connaissance qu'il ait été traduit), reprend un certain nombre de ses positions.

Voici la question qu'on lui pose d'entrée : "Vous êtes philosophe, féministe, proche de la gauche radicale, et soixante-huitarde. Pourtant dans vos essais, vous n'hésitez pas à accuser l'esprit progressiste de 68 d'avoir pactisé avec le modèle néo-libéral et permis sa mainmise prolongée sur nos sociétés."

Ce que Clouscard dit dès 1968 !

Pourquoi le PCF ne l'a pas écouté ? Parce qu'entre Althusser (que Clouscard combat) et Lucien Sève le débat était déjà si difficile, sans ajouter un troisième larron ? Après une porte entrouverte en 1980 à Clouscard il y aura celle entrouverte en 1984 au philosophe marxiste de Mai 68 Henri Lefebvre mais aucune cohérence nouvelle mise en place.

Clouscard était en accord complet avec l'analyse du capitalisme par les économistes du PCF de 1968 mais il fallait aller plus loin, sortir de l'économisme.

Pour pousser plus loin le cauchemar de Clouscard, rapportons, toujours selon René Caumer, le propos de Clouscard quand les chars soviétiques entrent à Prague : "Enfin !".

Non, Clouscard n'était pas un soutien du stalinisme de l'URSS (il a souvent écrit à ce sujet) mais la solution aux problèmes ne pouvait pas être dans le socialisme à visage humain. Alors où ? Nancy Fraser approte des réponses actuelles. J-P Damaggio