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Vie de La Brochure
1 novembre 2021

Jeannot le dupé par Ervin SINKO

Prochainement je vais expliquer comment et pourquoi je me passionne par ce Hongrois. J-P Damaggio

Ce Soir 23 août 1937

Jeannot le dupé

par Ervin SINKO

traduit du hongrois par Anne ROGER

 Quand Jeannot fit son entrée dans ce bas monde, ses parents, pauvres villageois, journaliers hongrois, vivaient depuis vingt ans déjà en mariage stérile, paisible. Même si Jeannot n'avait pas été de peau noire, suspecte, comme si on l’avait roulé dans la suie, son apparition n'aurait pas inspiré d'enthousiasme. Mais lui, bien que les cheveux de sa mère grisonnassent et que ceux de son père fussent blonds, poussa, poussa toujours et devint de plus en plus noir. Sur lui en fait de blanc il n'y avait que le blanc des yeux et les dents, presque impertinemment luisantes.

Pour aller à l'école il fallait marcher plusieurs kilomètres. Il n'en termina pas les classes, car ses galoches devinrent trop petites et comme, pour les remplacer, il n'y avait pas d'argent et qu'en hiver on ne marche pas bien pieds nus, il fut envoyé à la ville, où on en fit un garçon cordonnier, et Jeannot y consentit joyeusement. Dans la ville il changea de maître aussi légèrement que les gens riches changent de chemise. Quand il en eut assez des formes à chaussures, il passa apprenti chez un menuisier. Et simplement parce que son maître avait jeté sur lui dans sa colère le pot à colle, il s'enfuit et se fit embaucher — il réussit à le faire parce qu'il était fort - comme serrurier. Ensuite forgeron, puis tonnelier. Cependant la ville n'était pas assez grande pour que la renommée d'un mauvais garçon — surtout quand il ressemblait trop à un tzigane — ne se répandit pas. Finalement il ne fut accepté par personne ; et Jeannot qui n'avait rien étudié à fond mais comprenait un peu tout, créa avec astuce une profession bien à lui : il devint dans la petite ville « le Jeannot ».

Dans chaque petite ville il y a des personnages illustres qui contribuent à donner une note à la cité. Bien que Jeannot ne fût point illustre, on trouvait difficilement quelqu'un de plus connu et de plus indispensable que lui. Les cochers de fiacre le faisaient courir acheter leur tabac pour la pipe ; dans les jours caniculaires quand les affaires des confiseries se développèrent, Jeannot livra les seaux de café glacé à la crème fouettée. Et c'était encore le populaire Jeannot qui défrichait les jardinets devant les maisons. Jeannot, en guenilles, pieds nus, toujours rieur, transportait à la maison les oies grasses achetées au marché. Les ménagères tapotaient volontiers la figure riante du joli garçon et quand il y avait une fuite au tonneau qui reçoit les eaux de gouttière ou quand une serrure était grippée, on appelait Jeannot. Avec le temps on en vint, le matin au petit déjeuner, à mettre dans le programme du jour : « Je frapperai à la fenêtre quand Jeannot passera » ; car Jeannot, naturellement, devait passer par là. Il était toujours à portée, dégourdi, fier de tout savoir faire et toujours de bonne humeur, avec ses dents blanches, impertinemment luisantes.

Il coucha par-ci, par-là, quelquefois il jeûna, mais rien, n'aurait troublé chez lui la conscience de sa carrière s'il n'y avait pas eu Aranka dont il s'était épris. Elle était, par malheur, bonne chez le plus riche propriétaire terrien, dans une maison où l'on n'avait jamais appelé Jeannot. Mais un jour, même dans cette maison on ne peut se passer de lui. Comme il passait, le propriétaire frappa à l'une des nombreuses fenêtres de sa maison et fit entrer Jeannot jusque dans sa chambre. Il le consulta comme un ami à propos d'un bouledogue mâle de pure race, à trouver, pour accoupler à la femelle qu'il possédait. Jeannot, très honoré, découvrit dans la bourgade voisine un imposant bouledogue.

Jeannot ramena le bouledogue dans la bourgade voisine et monsieur qui lui avait parlé comme un ami récompensa ses services d'un pantalon usagé. Jeannot possédait déjà une jolie petite collection de pantalons usagés et de vestons troués au-dessus du coude, car tout le monde était gentil avec lui, mais on préférait ne pas dépenser d'argent.

L'important pour lui était de fréquenter désormais la maison du riche propriétaire et de pouvoir voir Aranka autant qu'il le voulait. Mais, depuis l'affaire du bouledogue, Aranka qui sortait avec des gars riches ne remarquait même pas les saluts de Jeannot, si bien que quelquefois celui-ci pensa dans la nuit qu'il lui faudrait peut-être incendier la maison pour qu'Aranka reconnaisse l'homme qu'il était. Il s'élancerait dans la chambre de bonne, soulèverait du lit Aranka en chemise et ne l'embrasserait même pas, elle ne pourrait alors penser aucun mal de lui. Aranka aurait alors confiance — et naturellement elle permettrait d'elle-même qu'il l'embrasse. Mais ce n'étaient que des fantaisies nocturnes. Les journées qu'on lui payait d'une soupe ou d'un mince pourboire lui apprirent que même s'il faisait des économies pendant des mois, il n'arriverait pas à acheter, comme les autres, un cadeau pour Aranka. Jusqu'ici il n'avait jamais pensé qu'il fut un mendiant et il fallait prouver à Aranka qu'elle avait tort de le mépriser, car s'il possédait, lui, mille couronnes, il serait heureux de les lui offrir toutes. Mais comment prouver cela quand on ne possède même pas dix couronnes ?

Un dimanche dans l'après-midi il se glissa secrètement en passant par, le jardin dans la maison. Il savait que les bonnes, Aranka elle aussi, dansaient au cabaret. Le bouledogue ingrat aboya. Jeannot sans prendre garde se dirigea vers la cuisine.

Dans la chambre de bonne sous la paillasse du lit était caché le salaire d'Aranka. Le cœur de Jeannot ne battit pas plus fort, il n'avait aucun remords. Il était simplement obligé de voler pour prouver combien il désirait donner. Aranka pleurera, quand elle ne trouvera pas son argent, alors il viendra avec un fichu de soie, avec du savon parfumé, car avec l'argent volé il lui achètera des cadeaux jusqu'au dernier sou. Sous la paillasse, dans un mouchoir noué il trouva vite ce qu'il cherchait. Il ne voulait pas que la petite pleurât trop, il ne lui prit juste que 50 couronnes, puis il commença à marchander avec lui-même et n'en garda que 20. Il remit le reste en place, le lit en ordre, et en se retournant, il se trouva face à face avec monsieur qui avait été si amical, maintenant alerté par l'aboiement du chien. Rien qu'à le voir, Jeannot comprit que jamais il ne réussirait à convaincre quelqu'un de ce que lui, Jeannot, n'était pas un voleur. Aranka, elle aussi, ne le croirait jamais et le noir Jeannot, angoissé, remua les lèvres, sans mot dire. Ce n'était pas la voix qui lui manquait; il sentit qu'il était vain de parler, il n'avait qu'à se taire. Cependant quand la main ornée de bagues le gifla, alors il sursauta comme un chat sauvage et planta ses dents blanches dans la joue parfumée, bien rusée de monsieur. Ensuite, tout lui devint indifférent, il n’entendit pas ce qu'on criait. Il comprit seulement qu'il n'était rien d'autre qu'un gueux dupé par la ville entière, et il pleura amèrement.

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