En 1905 face à ceux qui prônaient la supériorité du politique sur le syndical, et à ceux qui prônaient l’inverse, un partage a été construit que Jaurès soutient : indépendance de l’un par rapport à l’autre. Or Renaud Jean a toujours été à la fois dirigeant du syndicat des Paysans-Travailleurs et député ! Il n’était pas un adepte de la Charte d’Amiens qui a sacralisé ce compromis circonstanciel ; il n’était pas davantage un adepte du syndicat comme courroie de transmission du politique que les communistes ont pratiqué. Il n’entre dans aucun des deux cas de figure et son action en 1936 nous permet de comprendre.

Le président à la Chambre de la commission de l’agriculture

En 1936 il devient, grâce à la victoire de la gauche, président à la Chambre, de la commission agricole et il peut enfin faire entrer dans la loi, ses combats syndicaux.

Son bras droit dans cette responsabilité est Marius Vazeilles avec qui, dès 1920, il dirige un syndicat paysan !

L’apogée de son action devient la création de l’Office national du blé qu’il va réussir à faire voter à la Chambre et au Sénat, ce qui, pour la deuxième assemblée est un immense exploit.

 Le militant syndical

Une lettre que le président de la commission de l’agriculture envoie au ministre de l’agriculture et publiée dans L’Humanité, nous permet d’apprendre que même en occupant les plus hautes responsabilités, Renaud Jean reste un militant syndical :

 Samazan, le 27-8-36, Monsieur le Ministre,

 Informé de la composition du comité départemental de Lot-et-Garonne (art. 3 de la loi tendant à l'institution de l'office du blé) et en même temps saisi des protestations de nombreux cultivateurs, j'avais eu l'honneur hier, de vous envoyer la lettre dont voici l'un des passages :

«La décision du Préfet du Lot-et-Garonne me paraît constituer une violation de la loi. Alors que, d'après la loi, la profession de cultivateur doit être une occupation principale et habituelle des représentants des producteurs, le comité départemental compte parmi ses membres un docteur en médecine, exerçant sa profession, un vétérinaire en retraite, un grand propriétaire qui n'exerça jamais la profession de cultivateur.

« Je vous prie d'examiner la décision préfectorale et d'intervenir pour que, dans le département de Lot-et Garonne, cette décision étant annulée, la loi soit appliquée.»

Ce matin mon courrier comprend d'autres lettres de protestation. Je me bornerai à en citer une envoyée (d'ailleurs avant la nomination du comité départemental) par un maire cultivateur de l’arrondissement de Marmande, à la Direction des services agricoles.

«J'ai grand’ peur, écrivait ce maire, que ce comité ait pour président, un docteur, pour vice-président, un chirurgien, comme membres un minotier, un dentiste ou un pharmacien. II ne manquerait plus qu'un moine secrétaire-trésorier pour administrer les derniers sacrements à l'office. »

Et le maire ajoutait :

« Je n'hésite pas, Monsieur le directeur, à vous dire que je serais très heureux de voir constituer un comité d'agriculteurs cultivant eux-mêmes, et non pas par des hommes qui chercheraient d'ores et déjà à s'introduire pour saboter l'office du blé. »

J'ai la conviction que ces phrases correspondent non seulement à la volonté du législateur, mais aussi à la volonté de l’immense majorité des cultivateurs désireux de s'organiser sur le terrain professionnel. La disposition de l'article 3 d'après laquelle, « la profession de cultivateur doit être « l'occupation principale et habituelle » des représentants des producteurs dans le conseil central et les comités départementaux, est peut-être, dans l'ensemble de la loi, celle qui bénéficie de l'adhésion la plus totale des masses paysannes.

 Aussi j'ai considéré comme mon devoir de vous informer de la surprise que j'ai éprouvée en lisant, dans les journaux, la liste des membres du conseil central désignés conformément à l’article 3 de la loi et nommés par vous. Car les griefs que j'avais formulés dans ma lettre d'hier contre la composition du comité départemental de Lot-et-Garonne s'appliquent avec la même justesse à la composition du conseil central.

J'y trouve des parlementaires dont la profession de cultivateur n'est pas et ne peut pas être «l'occupation principale et habituelle», de grands producteurs à particule, dont je crois savoir qu'ils n'ont jamais eu le moindre rapport avec le travail de la terre, un médecin. Et il est bien probable que celui qui disposerait des moyens de renseignement qui me font défaut y trouverait des personnes aussi peu qualifiées que les précédentes pour entrer dans le cadre de la loi.

Peut-être avez-vous estimé, Monsieur le Ministre, que le passage de l'article 3 s'appliquant à la campagne 1936-1937 vous créait l'obligation de «nommer» les personnes désignées par les «organisations professionnelles à circonscription nationale les plus qualifiées» même si les personnes ainsi désignées et nommées ne remplissaient pas les conditions exigées par la loi.

Je ne crois pas que la loi vous ait fait une pareille obligation, ni que cette obligation existait dans l'esprit de la majorité de la Chambre des Députés et dans celui de la majorité de la commission de l'Agriculture.

Veuillez agréer, etc. Renaud JEAN,

Président de la Commission d'agriculture de la Chambre des députés.

 Pourquoi cette lettre me paraît-elle emblématique ?

Elle est écrite de Samazan, c’est-à-dire à partir du village de Renaud Jean.

Elle se fait l’écho de témoignages de citoyens et Renaud Jean en tant que député a pour mission d’être le porte-parole de citoyens. Pour Renaud Jean l’essentiel ne tient pas dans la loi, même dans celle qu’il a défendue, mais dans son application. Et qui d’autres que les syndicalistes peuvent vérifier l’application ?

En faisant publier cette lettre il confirme sa démarche démocratique : ses pouvoirs auraient pu l’inciter à agir dans les couloirs, mais il préfère agir sur la place publique car il sait que là seulement se joue le rapport de force.

Renaud Jean révolutionne par sa pratique la pensée française. Sur aucun plan il ne ressemble aux normes établies. Et c’est son caractère atypique qui lui donne une efficacité extraordinaire lisible dans le fait par exemple que dans son département, il n’y a pas l’ombre du mouvement fasciste qui traverse alors une partie des campagnes françaises. Ajoutons qu’il n’est pas seul dans cette aventure, qu’ils sont nombreux à le suivre mais cette action n’a jamais été mise en pleine lumière.

28-09-2011 Jean-Paul Damaggio