Pendant cinq ans j'ai écrit une chronique hebdomadaire sur les Amériques. Je retrouve celle-ci de la fin 2006 juste au moment où pour la première fois, Rafael Correa arrive au pouvoir en Equateur. J'y rappelle le passage rapide au pouvoir de Lucio Gutièrrez qui s'installe avec l'appui de Castro-Chavez et qui six mois après se range du côté de Bush. Je constate que depuis les changements sont nombreux et par exemple ce détail : le livre de Correa était accessible gratuitement sur internet et ce n'est plus le cas. Rafael Larrea qui me sert de guide est un poète mort en 1995. J-P Damaggio

 Avec Rafael Correa, Coup de génie du peuple équatorien

 Le 3 décembre 2006

 Le 15 janvier 2003, deux hommes au milieu de la foule, sur la Place San Francisco de Quito, se récitent des vers. « Ce que vous cherchez, c’est un autre monde dans ce monde, bonne chance ! » dit le premier. Quand le second indique, « je lui raconte des histoires qui feraient sourire un mur », sa voix est recouverte par un tonnerre d’applaudissements. Au loin, un homme à la chemise rouge regagne sa place. Hugo Chávez découvre pour la première fois qu’il est plus populaire que l’homme assis à côté de lui, Fidel Castro. Le dirigeant cubain en est tout heureux : il a enfin trouvé un successeur ! Pendant ce temps, le nouveau président d’Equateur, Lucio Gutièrrez, au cœur des festivités, se demande comment il va pouvoir rejoindre le camp de Bush après une telle journée. En six mois, il oubliera la révolution et deux ans après, son peuple l’obligera à fuir en cachette vers le Brésil de Lula, Lula qui était présent aux côtés de Chávez et Castro pour fêter son accession au pouvoir.

Depuis avril 2005, l’équipe d’Equateur a enthousiasmé la dernière Coupe de Monde de foot et nos deux poètes admirateurs d’un peintre fabuleux Oswaldo Guayasamin en furent tout heureux.

Aujourd’hui, en Equateur, pays coincé entre trois géants - Brésil, Pérou, Colombie - Diego assiste à une nouvelle victoire électorale de gauche. Rafael Correa, le vainqueur, vient de Guayaquil sur la côte, base connue de toutes les opérations de droite (dont celle conduite par son adversaire, le roi de la banane Alvaro Noboa), quand généralement la gauche est originaire de la montagne et de Quito. Rafael Correa, avant d’accéder au poste de ministre de l’économie, voici un an (pour cent jours seulement), avait écrit une étude précieuse où on retrouve la banane : « De la république bananière à l’absence de république ». Vous pouvez le trouver sur internet car en Equateur « la toile » est plus présente que les bibliothèques (grâce aux cyber-cafés). Le quotidien Hoy se présente comme le premier journal d’Amérique latine à avoir diffusé une version internet dès 1994.

Peut-être que les deux poètes, le jour de la grande fête à Quito, le 15 janvier 2007, pour célébrer l’arrivée du nouveau président, réciteront du Correa. Son livre est très beau !

Pour le moment, Correa, sans attendre les ordres de Washington, annonce le nom de son ministre de l’économie : Ricardo Patino un adversaire très connu du paiement de la dette. Et sa première destination : la Bolivie. Avec ce pays, l’Equateur appartient à la Communauté Andine des Nations (CAN) que le Venezuela vient d’abandonner. Les deux hommes vont pouvoir coordonner leur action. Mais comment une telle victoire de gauche a-t-elle été possible avec un parti qui n’existait pas, il y a un an ? Le peuple équatorien sait se relever de ses échecs mais tout dépendra de la prochaine bataille électorale puisque le parti de Correa, Alliance Pays, a décidé de ne pas présenter de candidats aux législatives, la première tache du tout nouveau président étant de faire élire une assemblée constituante.

On reconnaît là le modèle de la révolution bolivarienne. Beaucoup de journaux évoquent l’amitié qui unit Correa et Chávez. Incontestablement le président du Venezuela, très populaire en Equateur (situation différente de celle du Pérou), a été un des atouts de Correa pour favoriser sa victoire. Cependant, les deux pays comportent des différences très importantes. Correa n’est pas un militaire mais un intellectuel tout comme son vice-président Lenin Moreno. Diego aurait-il tendance à préférer de tels intellectuels au paysan Morales, au militaire Chávez ou à l’ouvrier Lula ? Le vice-président de Bolivie est aussi un intellectuel, un titre qui ne donne aucune assurance de succès mais qui témoigne d’une prise de conscience très large des méfaits de la phase actuelle du capitalisme.

Correa, plus radical que Chávez (refus du paiement de la dette) n’ambitionne en rien le titre de leader de l’opposition à Bush, rêve qui conduit le président du Venezuela à des alliances dangereuses avec Poutine, ou Bouteflika, et qui le pousse même à célébrer la « révolution islamique » dont il devrait savoir pourtant qu’elle alimente la misère en Iran. Au Venezuela, la télé d’Etat (qui est gouvernementale pour s’opposer au matraquage des chaînes privées) se permet de faire l’éloge de Dieudonné et diffuser en boucle une publicité où la croix gammée remplace l’étoile de David sur le drapeau israélien (c’était pendant la guerre contre le Liban). En Equateur, les autorités se dispenseront de telles manœuvres.

Le 15 janvier 2007, date d’intronisation du nouveau président, les deux poètes seront au rendez-vous, la place San Francisco de Quito est si belle. Elle a été conçue pour accueillir la foule dans des conditions meilleures que tous les Zéniths du monde. Je sais le poème qu’ils se répèteront : « L’Amour/ c’est le seul filet / qui attrape le poisson / pour le sauver / de la mort ». Ils célèbreront ainsi Rafael Larrea tout en attendant que leur Rafael de président sorte sa ceinture pour montrer comment il va châtier la corruption : correa signifiant ceinture. L’homme se présente comme capable de venir à bout de l’infamie à coups de ceinture s’il le faut. En 2003, Rafael Correa était-il dans la foule pour soutenir Lucio ? Se souvient-il que la lutte contre la corruption fut le cœur de son intervention ? Le nouveau président se présente comme chrétien social, un engagement religieux qui ne peut le faire mentir. Parce que la corruption serait le résultat d’esprits mauvais qu’il faudrait ramener à la raison ? Sur la question, il existe en Equateur un livre fabuleux.  J-P D.