Pas plutôt produit, Henri Lefebvre veut théoriser l’événement. Il publie donc en 68 chez Anthropos, L’irruption de Nanterre au sommetHenri Lefebvre était un philosophe marxiste apprécié par une partie des étudiants. Il est alors professeur à… Nanterre. Ci-dessous le premier chapitre de son livre, bref, incisif comme tout le livre et donc opposé aux verbiages de tant d’autres. Et d’abord cette question : quel statut historique de l’événement ? Le livre sera réédité en 1998 par Syllepse avec une préface de René Mouriaux grand connaisseur de la CGT et une postface de Pierre Cours-Salies grand connaisseur de la CFDT. C’est seulement à ce moment là que j’en ai pris connaissance alors que ma bibliothèque est riche en livres de Lefebvre. D’entrée je suis marqué par cette phrase clef : «En les bouleversant, l'événement réunit ce qui se dispersait : les connaissances, les résultats.» Or la grande majorité des observateurs ou commentateurs veulent surtout que tout reste dispersé ! J-P Damaggio

 

L’irruption de Nanterre au sommet

Premier chapitre

Événements et situations

L'événement déjoue les prévisions ; dans la mesure où il est historique, il bouleverse les calculs. Il peut aller jusqu'à renverser les stratégies qui tenaient compte de sa possibilité.

Conjonctural, l'événement ébranle les structures qui l'ont permis. Les prévisions, les supputations, inévitablement fondées sur des analyses et des constats partiels, ne peuvent s'élever jusqu'au caractère total de ce qui survient. En les bouleversant, l'événement réunit ce qui se dispersait : les connaissances, les résultats. Le mouvement naît où on l'attendait le moins. Modifiant de fond en comble la situation, il la fait apparaître alors qu'elle se dissimulait sous les détails des faits et des appréciations. Alors et ainsi surgit l'élémentaire, et d'abord le connu, le reconnaissable. Sur cette base se dressent, visibles momentanément dans une transparence lumineuse, les nouveaux éléments de la vie sociale. Toujours original, ce qui advient rentre pourtant dans des cadres généraux, et ses particularités n'excluent en rien des analyses et des références, des répétitions et des recommencements. Il n'est pas de virginité absolue même pas pour la violence qui se croit «pure ». Déprécié pendant les périodes stagnantes au profit de ce qui entretient la stagnation — le mépris pour l'histoire, la recherche de la stabilité — l'événementiel restitue le mouvement de la pensée en même temps que celui de la pratique. Il arrache les penseurs à leurs assises confortables pour leur replonger la tête dans le flot des contradictions. Les obsédés de l'équilibre perdent leur belle confiance et leur bonne humeur. Mauvaises et bonnes consciences, emballages idéologiques et débris de pratiques désuètes, semblables aux détritus de la rue, font des amas que l'on balaie. Les gens et les idées apparaissent tels qu'en eux-mêmes enfin l'événement les change.

Mais que le lecteur cherche ailleurs l'ironie, la satire, l'humour cruel, le ton pamphlétaire et vengeur que les circonstances ne manqueront pas de réveiller parmi ceux qui en France écrivent. Ici, il ne trouvera que de la théorie : de l'analyse visant à discerner précisément l'acquis du nouveau, le certain de l'incertain. Cette analyse ne saurait se limiter à un «point de vue» économique, psychologique ou psychanalytique, historique ou sociologique. Elle est essentiellement politique.