Pérou 1997, La dernière tentation du Christ
Après les questions religieuses avec Salman Rushdie, celles avec les orthodoxes de Mocou, voici un souvenir péruvien. Le film "La dernière tentation du Christ" a fait du bruit en France mais au Pérou, ce fut pire, il a été totalement interdit sous pression de l'Eglise pendant presque dix ans. Si l'Eglise a levé ses pressions ça tient au fait que tous ceux ayant voulu voir le film ont pu accéder à une casette. Ceci étant en 1997 les polémiques ont été très fortes, et cet article est une très belle réponse. Je ne suis pas sûr qu'aujourd'hui le même journal pourrait le reprendre ! D'ailleurs le signataire est pseudo. J-P Damaggio.
"La dernière tentation du Christ" et Vallejo La Republica Pérou 9 aoû 1977
L'admirable film que le Nord-Américain Martín Scorsese a extrait du roman du Grec Nikos Kazanzaki, "La dernière tentation du Christ", a scandalisé ceux qui attendaient un traité théologique ; et enthousiasme ceux qui prennent le roman et le film comme une enquête poétique et philosophique sur la condition humaine.
Le Christ de Kazanzaki et de Scorsese n'est pas le Christ qui a incarné les mystères bibliques tendus pendant deux mille ans, ni le Christ qui administre l'Église. C'est le Christ invoqué et créé par les poètes et les philosophes d'un moment très précis de l'histoire occidentale : les années 1950, lorsque les terreurs de la Seconde Guerre mondiale écrasèrent poètes et philosophes avec la révélation de l'absurdité de la condition humaine. Ils ont tous élevé leurs cris vers le ciel, et ont compris que Dieu n'était plus là. Avec le Christ, sur le point de périr sur la croix, ils éclatent tous : « Père, pourquoi m'as-tu abandonné ?
Et poètes et philosophes ont transféré cette inquiétude désolée à la voix des personnages qui incarnent la conscience du tragique dans la culture occidentale : l'Oreste de Sartre dans « Les Mouches », mais aussi Roquentin, dans « La Nausée » ; Sisyphe et L'Etranger, de Camus ; les Barrabás du Ghelderode belge et les Barrabás du Lagerrist suédois ; Antigone d'Anouilh, incluant les personnages de Broch et des catholiques comme Bernanos, Julian Green et Grahame Greene. Mais, surtout, sous forme d’un ridicule existentiel, et absurde, les vagabonds de Samuel Beckett qui attendent Godot sachant parfaitement qu'il ne viendra jamais.
Kazanzaki a proposé deux fois son interrogation chrétienne, de deux points de vue : d'en bas, de l'ouvrier qui incarne le Christ dans une représentation villageoise du chemin de croix et que le nord-américain Jules Dassin a transformé en un film français à succès : et, maintenant de dessus quand Dieu incarne son fils dans un homme avec "La dernière tentation du Christ", qu'un autre nord-américain Scorsese a lancé dans la polémique il y a dix ans. Spécialiste de la tragédie grecque et poète, Kazanzaki a appris de Sophocle à démêler l'humain dans le mythique et le religieux.
Combien y a-t-il d'incroyablement humain dans Œdipe et Antigone ? Quelle part d'humain y a-t-il en Christ, dans les deux inquiétudes de Kazanzaki ? Kazanzaki cherche dans les deux dimensions : touché par le caractère divin, le travailleur noir est transfiguré : touché par l'humain, le Christ est transfiguré : il tombe dans la tentation ultime d'être un homme.
Kazanzaki place le Christ au centre même de l'humain et du divin. Christ est obligé de mourir en obéissant à Dieu ; et, par la bouche insolite de Judas, le Christ est également obligé au martyre pour sauver les hommes.
Entre ces deux exigences sans rémission, Kazanzaki crée un écart où l'humanité du Christ s'éclaire, en s'éloignant du regard de Dieu. Au moment de l'expiration, Kazanzaki le pousse dans un temps brahmanique. Face au déni beckettien total dont souffre le Christ, il cherche le "salut humain" de lui-même dans les très modestes mystères de l'humain. Comme le disciple de Brahma dans le désert, qui va chercher un verre d'eau pour le Maître, et, frappant à la première porte du village, tombe amoureux de la femme qui lui ouvre, et l'épouse, cultive sa terre, a plusieurs enfants; au milieu de la prospérité, il est emporté par un déluge, où il perd sa famille et ses terres ; et, quand il pleure au bord du désastre, il sent une main sur son épaule, se retourne et voit Brahma, qui demande : « Et le verre d'eau que tu allais m'apporter ? » Le Christ, après avoir "joui" de la tentation humaine, comprend la distance abyssale entre la volonté humaine et la volonté divine. Pour racheter l'insignifiance humaine qui l'habite, il « obéit ». Et, dans les mystères de la bonté divine, cette obéissance, dans son extrême humilité, reflète l'énormité du sacrifice et sa magnificence.
C'est là, dans cet écart entre orgueil et humilité, que s'insinue la voix d'un autre poète, dans ce film de poètes et de philosophes, plaidant dans l'espace de l'homme et de Dieu. C'est une voix qui devançait Unamuno et Kafka, et qui en 1919, avec des mots qui éclipsait presque tous les existentialistes et absurdes des années 1950, disait :
« Mon Dieu, si tu avais été un homme,
aujourd'hui tu saurais être Dieu ;
mais toi, qui as toujours bien portant,
tu ne sens rien de ta création,
En fait l'homme te souffre ; Le Dieu c’est lui»[1].
Bien sûr, nous le reconnaissons tous, même s'il a échappé à la grimace des théologiens. C'est César Vallejo.
Vallejo, Kazanzaki et Scorsese optent pour l'homme. Dans le film, cela s'explicite lorsque les longs plans bibliquement épiques reprennent toute l'iconographie que le cinéma a codifiée, de Cecil B. De Mille à George Stevens. Le contraste est fulgurant de nouveauté, quand Scorsese utilise des gros plans. Sur fond traditionnel, il rassemble la révélation du visage et des yeux de l'acteur William Daffoe, le lyrisme profond de son humanité. Mais, entre le Christ et l'acteur, il y a un décalage, une distance : dans ce décalage, par cet écart Scorsese nous permet de glisser notre Christ personnel et existentiel. Ainsi, Kazanzaki et Scorsese parviennent à livrer à chaque spectateur ce Christ que César Vallejo a ressenti de manière déchirante et humaine.
Par Alat
[1] Extrait du poème Les dés éternels et dédié à son ami Manuel Gonzalez Prada (traduction rprise de Nicole Réda-Euvremer
